S'éloigner du centre

Alors…

- Putain Dj’ep ! Fait gaffes aux trous !

Le véhicule blindé de ramassage livraison, VBRL, vient de faire une embardée et François qui finissait sa nuit a basculé contre la portière droite.

-La route commande au pilote, répond D’jep taciturne comme à son habitude.

Le pilote ne porte pas trop mal ces soixante piges. Petit et sec comme un coup d’trique, avec sa barbe et ses cheveux longs là où il en reste encore. Les yeux gris, brillants, presque fiévreux et un peu enfoncés, éclairent son visage parchemin. Il accroche son volant comme s’il avait peur qu’on le lui vole.

Cela fait sept ans maintenant qu’il conduit Fred, Denis, et Marco tournée après tournées. Pour François dit « premier d’la classe », c’est différent. Il est dans l’équipe seulement depuis un an, « serveur » affecté au VBRL 63 pour le Service de Redistribution Périphérique, (SRP).

Chaque matin l’équipe se présentent au relais du septième cercle, « pour récupération des Produits de Première Nécessité » (PPN), tablettes aux carrés de couleur gris verts contenant les éléments nutritifs liquides et solides nécessaires à la vie. C’est la seule nourriture officielle disponible fournie par le Centre Urbain. Tous ceux qui travaillent sont payés en «DEDOM’DEF» Dédommagements d’Efforts avec lesquels ils peuvent acheter des PPN !

Seuls les «serveurs» et les employés qui travaillent sur la périphérie ou dans les cercles urbains sont rémunérés ainsi.

Les cadres ? Pour eux : mystère. Ils habitent et ne sortent jamais du Centre Urbain. Ce qu’ils mangent ou font de leurs journées est un mystère.

L’autre moyen d’obtenir des PPN est d’échanger ses surplus, ce sont tous les résidus de PPN, c’est à dire les ordures et les déjections. Plus on consomme plus on génère des surplus plus on peut consommer. Les surplus, c’est aussi le combustible universel. Les véhicules roulent au surplus, les cuisinières cuisent grâce aux surplus.

Ils roulent maintenant plus aisément dans le no man’s land d’environ un kilomètre qui entoure le centre urbain.

C’est une zone totalement nue en béton gris recouvert de poussière. D’jep oriente le véhicule vers la bouche 63, une ouverture cylindrique découpée dans la paroi de béton haute de plus de trente mètres

qui sépare hermétiquement le septième cercle de la périphérie. Cette ouverture jusqu’à présent fermée commence à s’ouvrir à l’approche du VBRL.

D’jep entame sa manœuvre afin de se présenter en marche arrière.

Les opérations de chargements et déchargements se déroulent toujours de la même manière : personne ne descend du véhicule, le pilote déverrouille les « sas de transit » au dessus et à l’arrière des membranes pneumatiques viennent automatiquement se brancher. Le déchargement ou le remplissage s’effectue en quelques minutes.

Le Centre Urbain est constitué de Sept cercles. Le Centre de décision, l’ère des spectacles et loisirs, les logements individuels des cadres, le centre d’affaires, la zone naturelle préservée, la zone de production et le septième cercle où l’on trouve le centre médical, la zone de recyclage des surplus et autres installations entièrement automatisées dont on ne connaît pas l’utilité exacte.

Le VBRL a fait le plein et peut commencer sa tournée.

François, maintenant bien réveillé, regarde le ciel gris clair qui forme comme chaque jour un couvercle uniforme couvrant le monde. La nuit le ciel tourne au gris sombre jamais au noir complet et sans aucune lune pour l’éclairer.

Seule D’jep a connu autre chose dans sa jeunesse et en parle parfois mais on ne le croit qu’a moitié…

Le temps est sec et tempéré, la température oscille entre 20 et 24 degrés comme tous les jours tout au long de l’année, de chaque année.

Ils sont maintenant sortis du no man’s land et rentre dans la périph.

Celle-ci est constituée de ruines de bâtiments et installations hétéroclites comme un immense labyrinthe sur une cinquantaine de kilomètres, D’jep dit parfois qu’ « avant c’était la campagne ! ». Personne ne sait de quoi il parle mais son ton laisse à penser que c’était peut-être quelque chose de bien.

- Marco ! On approche de « Lune bleu » ! Monte en tourelle voir s’il n’y a pas des « krevlafs » embusqués ! Lance D’jep.

Les « krevlafs » (évolution de « crèves la faim ») c’est les autres, ceux qui n’entrent pas dans une case utile pour le Centre Urbain.

Constitués des enfants de ceux qui n’ont pas été intégrés au nouvel ordre de la société ils survivent soit grâce à la solidarité de certains employés et «Serveurs» soit par des marchés illégaux (drogues illicites, prostitutions, etc.…) ou encore en attaquant les quartiers ou les VBRL comme le 63.

Normalement, ils n’ont ni arme à feu ni véhicule mais ils sont nombreux et possèdent des armes bricolées, sabres, machettes, lance-pierres et autres. Ils essayent régulièrement d’obtenir par la force de quoi survivre.

Heureusement les livreurs de bouffes et ramasseurs d’ordure comme D’jep et son équipe sont bien armés ! Fusil mitrailleur léger et pistolet automatique pour chacun, pour le VBRL : Carrosserie,vitres blindées et tourelle d’observation sur le toit. C’est là que Marco se glisse afin desurveiller l’arrivée à « Lune Bleu ».

« Lune bleu » c’est un quartier de « serveurs ».

Dans la périphérie la vie s’organise plus ou moins par affinité de voisinage ou d’emploi avec des équilibres de population différend d’un quartier à l’autre.

Certains sont mixtes avec une certaine solidarité entre employés, «serveurs» et « krevlafs ».

D’autres, « exclusifs », car constitués uniquement par un type de population, des « employés », des «serveurs» ou des « krevlafs » et la brousse, zone de non droits, de passage, d’échanges, de trafics,…

Quelques « originaux » comme D’jep, Denis et Marco, préfèrent rester en dehors des quartiers, on les appelle « des isolés ».

Le Vèb approche de l’entrée de « Lune bleu », un passage protégé avec une sorte de portail fait de poutrelles de métal et de plusieurs épaisseurs de grillage installé entre deux amas de béton. Derrière on aperçoit l’équipe de garde. Six femmes équipées de pistolets, tranchoirs, et arbalètes. La journée seules les femmes, les vieux et les enfants restent au quartier et doivent en assurer la défense.

C’est le moment délicat, les attaques ont rarement lieu sur les trajets. C’est pendant les distributions-ramassages et aux entrées de quartier qu’ont lieu les tentatives des « krevlafs ».

-Ok, ralentis D’jep ! , Denis mate bien à gauche, François ! Sur la droite, Fred t’es ok derrière ?

Chacun à sa façon confirme qu’il a l’intention de finir cette journée vivant.

L’équipe de « Lune bleu » commence à ouvrir le portail pour laisser passer le camion.

-Pas trop en avance les filles ! Grommelle dans sa barbe D’jep qui roule maintenant au pas avec les yeux qui sautent dans tous les sens.

De la tourelle Marco voit ces phalanges devenues presque blanches à force de serrer son volant ! Il se dit qu’un jour il va le faire éclater.

Tout à coup, du coin l’œil, il repère un éclat de lumière.

- Gaffes à droite, dans la ruine !!!

Le portail est déjà ouvert, D’jep accélère brutalement, François bascule en arrière en lâchant son fusil heureusement retenu par la dragonne, mais il ne peut pas tirer.

Un « krevlaf » fonce sur le camion en hurlant. Hirsute, il brandit une espèce de sabre bricolé avec une pale de ventilateur. Derrière lui, restés en arrière dans la ruine, trois autres mecs arrosent le VBRL au lance-pierre et à la fronde.

- Putain ! Arrose-les, gueule Fred.

Marco descend les trois artilleurs qui se couchent aussitôt et définitivement.

Au même moment le premier type qui a réussi à ne pas se faire choper par l’avant du camion

contourne par l’arrière pour tenter de rentrer dans le camp.

Fred, à l’arrière, l’a laissé passer, surpris.

Le krevlaf a juste le temps d’abattre son coupe-chou sur une fille de « Lune bleu » avant d’être flingué par Denis.

- Merde, putain, merde, répète François en boucle.

- Oh ta gueule! Lance Fred.

- L’est salement amoché, annonce Denis qui a sauté du Vèb pour s’approcher.

- Les choses lorsqu'elles sont prévisibles ne sont pas plus facile à vivre pour autant, conclue D’jep.

Marco, lui, est déjà en train d’aider trois des filles à remettre en place le portail d’entrée. Les deux autres s’occupent de la blessée en posant un garrot de fortune sur son bras.

- Vous pouvez l’emmener à la Maison Centrale? demande l’une d’elles à D’jep.

- Ok ! Chargez là, les gars ! François ! Tu la tiens pendant l’trajet.

- Mais…

- Aller magnes-toi, on n’est pas en avance !

Tout le monde est remonté dans le véhicule, la fille installée dans la coursive de droite.

François la tient en regardant ailleurs.

D’jep roule doucement maintenant. Il pourrait difficilement faire autrement de toute façon. Le premier kilomètre est fait d’une succession de virages presque à angle droit au milieu de ruines hétéroclites. Ils arrivent à un deuxième check point barricadé.

Trois autres filles, une fois mises au courant de l’incident, les laissent passer rapidement en dégageant la route vers le centre du quartier.

Enfin ils arrivent à la Maison Centrale. Dans chaque quartier organisé, c’est le lieu où chaque habitant apporte ses surplus et vient chercher sa part de PPN.

- François ! Denis ! Commencez la pesée !

D’jep déjà descendu du Vèb et avec l’aide de Fred et Marco récupère la fille qui perd son sang

abondamment malgré le garrot.

Un papy s’approche.

- Merde ! Mais c’est Tina !

- Gary. Lance-t'il en se précipitant. Je suis le Chargé d’Echange ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

Fred raconte en deux mots.

- Vous voulez qu’on la ramène au Centre Urbain? demande Marco.

- Vous n’avez pas fini la tournée ! Le temps que vous y arriviez elle se sera vidée.

D’autres habitants ont rejoint le groupe et emmènent la malheureuse vers un autre bâtiment. Marco et Fred commencent à décharger les PPN.

- Tu crois qu’elle peut s’en tirer ? Demande Fred en récupérant le ticket de pesée.

- Sans Doc ? Pas une chance. PPN ou viande bouillie pour tous !

Il n’existe pas de soins en dehors du Centre Urbain. Seuls les cadres peuvent être Doc et comme ils ne se déplacent jamais à l’extérieur, ce sont les malades qui doivent se déplacer.

Les malades se rendent ou sont amenés au 7ème cercle dans un centre de diagnostic automatisé où leur sont délivrés médicaments et posologie.

Dans les cas d’urgence on emmène la personne vers un service de Traitement d’Urgence, il est installé dans un caisson qui disparaît dans le ventre du bâtiment. Peu en reviennent car les cas graves arrivent rarement avant d’être mort.

Les quelques exceptions ressortent par le même caisson, guéris certes, mais, sans que l’on sache pourquoi, sans aucun souvenir.

Cet accès aux soins est bien sur réservé aux « employés » et aux «serveurs».

Pour les « krevlafs » rien n’est prévu. Il existe toutefois quelques « rebouteux » dans la périf qui arrivent à réparer certains maux de moindre gravité.

Les morts sont comptabilisés et échangés comme surplus par les uns ou découpés, bouillis et mangés pour améliorer l’ordinaire par les autres.

- J’comprends toujours pas ce qui s’est passé ! François n’a plus l’air perdu mais plutôt en colère.

- Y c’est passé qu't'as merdé à fond, gars ! Lui répond Denis.

- Attends si le vieux faisait un peu plus gaffe ces trucs arriveraient pas !

- Si c’était un gars d’l’équipe qu’avait morflé mon pote, tu serais dès ce soir dans nos gamelles ! Martèle Marco.

Fred et lui après avoir fini le déchargement ont rejoint les autres.

Denis, sentant la tension montée d’un cran, recule un peu ses cent dix kilos de muscle surmontés de sa bonne tête de nounours.

- Tu ne peux pas dire ça Marco ! Merde, tu sais bien qu’il est plus tout jeune le vieux !

Le poing est déjà parti. François, couché au sol, le nez ensanglanté est sonné. Marco dressé devant lui comme s'il hésitait à continuer est blanc comme un linge. Pas très grand et plutôt filiforme il fait une bonne tête de moins que François. Sec et noueux, il est plutôt taciturne au quotidien mais dans l’action il devient vif et percutant.

- Si les moutons se bouffent entre eux, les loups crèveront la dalle !

D’jep a rejoint le lieu du pugilat et observe la scène avec un rictus au coin des lèvres entre grimace et sourire. Personne n’a compris de quoi il parle mais, comme si sa voix avait des vertus apaisantes, la situation semble brutalement désamorcée.

- Allez gamins, en voiture ! La journée au service de la Nation ne fait que commencer !

Denis aide François à se relever et tout le monde embarque.

En ressortant du quartier ils remarquent que les corps des Krevlafs ont été récupérés, mis en tas, et brûlent devant l’entrée comme un avertissement destiné à éviter d’autres attaques.

- Quelle connerie ! Crie Fred de l’arrière. Ça découragera personne et c'est trois jours de bidoche perdus !

La réponse de Denis se perd dans l’accélération du camion blindé qui se perd lui-même dans un nuage mêlant la poussière grise de la route et la fumée écœurante du bûcher.

Et…

Le couvercle de la nuit vient de se poser sur les décombres d’un monde de poussière. La ferme est enfoncée dans un creux perdu au milieu des décombres d’anciennes habitations individuelles.

Pour y accéder il faut traverser une série de chicanes puis traverser les restes de ce que D’jep appelle le « carouf », un bâtiment de plusieurs centaines de mètres en métal et béton.

Ensuite c’est la descente juste après la porte, une petite cabane de béton ultime point de contrôle ou Gaspard est de garde.

Après la fin de la tournée le 63 a déchargé ses surplus et déposé François à « servir toujours », un quartier exclusif de servants et Fred, comme d’habitude, au milieu de nulle part. Le reste de l’équipe vit à la ferme avec quelques autres.

C’est une grande bâtisse avec des dépendances bien planquées car entourées des décombres d’anciens lotissements soigneusement entretenus par nos amis pour assurer leur tranquillité.

Elle est située dans un creux au fond duquel un filet d’eau vive polluée coule faiblement, vestige d’une ancienne rivière. A quelques mètres de l’entrée, un puit, pollué lui aussi.

Grim l’un des habitants est employé dans le cinquième cercle, la zone naturelle protégée. Il y travaille comme « hortis » à entretenir plantes et arbres qui poussent là bas.

En dehors des Centres Urbains, dans la périph il semble impossible de faire pousser quoique ce soit,

la terre est inféconde il n’y a plus ni vie végétale ou animale. Sauf à la ferme : bien caché dans une

des dépendances, Grim fait pousser des trucs qu’il a sortis clandestinement du Centre. C’est lui aussi qui a mis au point un système pour purifier l’eau et donc être indépendant des PPN pour la boisson.

Pour la nourriture, Fred a, par le biais d’une bande de Krevlafs, une source de nourriture « naturelle » dont on ne connaît pas trop la provenance, il échange ça contre des PPN ou peut être autre chose, mais personne ne lui a jamais demandé.

Vivent aussi là, Clio la fille de D’jep et copine de Denis, Câline, l’amoureuse de Marco, Fox « serveur » mécano dans la zone de production, bricoleur génial, Gaspard, ex-employé devenu Krevlaf on ne sait pas trop pourquoi qui a aussi une fille mariée avec un employé du centre d’affaire qui vit dans un quartier exclusif d’employé, ils ont obtenu l’autorisation pour un enfant et ne veulent plus voir Gaspard depuis qu’il est Krevlaf.

Des Krevlafs, il y en a d’autres à la ferme :

Flag « le rebouteux » et sa femme Irène, Olaf et Mô des vieux encore vifs. Tous ceux qui ne bossent pas protègent la ferme de jour comme de nuit.

Pour l’instant, outre Gaspard, Mô et Irène sont de garde.

La salle commune, dans le bâtiment principal fait une trentaine de mètres carrés essentiellement occupée par une grande table en bois. Les murs sont recouverts de plaques de métal avec des inscriptions à moitié effacées. La signification de la plupart échappe à tous sauf peut être les plus vieux : S.N.C….., BUR..U de P..STE, etc.

Pour l’heure, Marco et câline préparent la soupe, D’jep lit un de ces bouquins, Flag et Olaf mettent la table, Clio et Denis sont à l’étage.

Grim est sans doute en train de veiller sur ces « bébés » qu’il fait pousser dans une des granges.

- Tu crois que le « premier d’la classe » va tenir le choc ? Lance Marco à D’jep.

- Il faut qu’il pense un peu moins à demain quand c’est maintenant !

- En attendant j’le sens pas !

Marco a l’air soucieux et inquiet des mauvais jours.

- Faudrait pas qu’il en sache trop sur la ferme !

- Celui qui ne sait pas ne peut rien dire ou il invente ! Sanctifie D’jep.

La petite communauté même si elle respecte la plupart des règles du Centre Urbain possède quelques particularités qu’elle ne tient pas à voir ébruitées.

Rien que le fait de vivre dans cet endroit isolé plutôt qu’au sein d’un quartier n’est pas courant. François et sa copine, Céline, rêve d’avoir un enfant et de promotion sociale. Le dernier arrivé de l’équipe croit dur comme fer qu’il pourrait devenir employé. François pense qu’en « brillant » dans son job il pourra obtenir cette promotion et un permis d’enfanter. En effet depuis trente ans, avoir un enfant est soumis à autorisation pour les employés et «Serveurs».

Gaspard a découvert, en surprenant une conversation entre deux cadres, que les PPN sont composés de substances contraceptives, Clio et Câline qui veulent un bébé ont décidé en accord avec les autres de tendre à l’autonomie alimentaire.

Cela ne permet pas d’échapper totalement au système mais en procréant sans permis on peut espérer préserver les enfants.

Afin d’assurer une bonne gestion des postes de travail, le Centre Urbain délivre les permis d’enfanter en fonction des besoins. Un suivi des grossesses est réalisé avec des visites obligatoires au centre médical, vérification du sexe de l’enfant et avortement si cela ne correspond pas au quota. L’enfant mâle autorisé d’un employé ou d’un «Serveur» est formé par son père au poste qu’il occupe pour le remplacer.

Pas de promotion sociale possible, chacun est à sa place et y reste de père en fils.

Faire un enfant sans permis et pouvoir le nourrir, c’est créer un individu n’existant même pas pour le Centre Urbain. Il échapperait à tout contrôle et peut-être…

- À table ! Crie Câline.

Chacun s’installe, il faut manger rapidement et relever Gaspard, Mo et Irène pour la première partie de la nuit, afin qu’ils mangent aussi.

Ils s’alimentent plus qu’ils ne mangent. Câline, Olaf s’équipe pour le premier quart. La nuit les gardes se font à deux, Cloé et Flag les relayeront plus tard.

Marco se lève pour embrasser tendrement Câline.

- Un bout de nuit sans toi, c’est un bout de vie en moins.

- Je t’aime

- T’aime, t’aime.

- Eh les amoureux on se calme du bas ! Lance Fox.

Grim rentre et s’installe pour manger à son tour, Fox va se coucher et Marco s’installe à coté de D’jep sur une sorte de banquette au raz du sol.

-D’jep ! C’que t’as dit tout à l’heure à propos de loutons et de loups, qu'est-ce t'as voulu dire ?

- Des moutons, gamins, pas des loutons ! C’était il y a longtemps avant ma naissance. Et encore, sur la fin, on en trouvait que très peu dans des espèces de parcs fermés. Des animaux, des bestioles vivantes.

- Des zanimos ????

- Mouais, des êtres vivants quoi ! Avec des formes et des caractéristiques différentes. Des gros des petits, des qui marchaient et même des qui volaient dans le ciel. Y z'était censés être moins intelligent que l’homme bien que certains en doutaient.

- Et alors ?

- Et alors quoi ? On a merdé complet, tout bousillé, même le temps !

- C’était avant le Centre Urbain ? Intervient Grim

- Bien avant pour c’qu’on m’a dit ou qu’j’ai lu.

- Raconte un peu D’jep. Demande Marco avec une voix presque enfantine.

- J’vous l’ai raconté si souvent que des fois j’me d’mande si c’est bien vrai.

- Steup’ D’jep, j’aime bien.

- Ok ! C’que j’sais c’est qu’avant c’était pas comme ça, y avaient des villes où on pouvait entrer, sortir, comme on voulait. Et autour la campagne, comme la zone préservée mais partout, tout autour des villes avec des tas de trucs qui poussaient : de l’herbe, des arbres et même des trucs qui se bouffaient.

Grim et Marco ne comprennent pas tout ce que dit D’jep mais n’osent l’interrompre maintenant, ils se laissent bercer pas ces histoires d’un autre temps.

- Les gens faisaient le boulot qu’ils voulaient. Et puis y a eu la crise, le crac, la grande dépression ! On avait déjà connu ça avant, mais là, c’était autre chose. Le système lui-même était au bout du rouleau.

Au début on a dit aux gens « vous inquiétez pas ! C’est grave mais on va sauver l’affaire ! Ce n’est pas le système qui est en cause ! Ce sont les abus ! »

Puis on leur a plus rien dit, on a fait.

Les quartiers dit « sensible » tout simplement habités par des gens qu’avaient pas d’boulots on été rasés. On a reconstruit des habitations pour ceux qu’avaient un job.

Les habitations nouvelles répondaient parfaitement aux nouvelles normes environnementales : pas de consommation d’énergie, recyclage maximum, etc.…

La plupart des habitants salariés de la campagne sont revenus en ville en intégrant ses logis. On leur garantissait l’accès à une nourriture plus saine et la sécurité.

Les autres on les a collés en périphérie dans des centres d’attente, camps sous tentes et autres

algécos de transit.

On leur a promis que c’n’était qu’une zone de transit avant qu’ils « bénéficient » d’une place dans la nouvelle organisation urbaine.

Le temps lui aussi devenait dingue, plus d’saison et cet espèce de couvercle qu’on a maintenant au-

d’ssus d’la tête qui s’mettait en place. Plus rien qui poussait, plus rien à bouffer !

Et puis « pour le bien du peuple » les gars qu’étaient aux manettes ont fait le contraire de c’qu’ils avaient toujours défendu.

Le libre marché ? Aboli et remplacé par un système ou l’Etat se porte garant de l’emploi, le logement, la nourriture, les soins,…

Peu à peu un nouvel ordre s’est mis en place, basé sur les valeurs Travail Respect Ordre.

Toute une série de métiers ont disparu,Les emplois ont été répartis entre production de biens et services et coordination d’action.

Toutes les entreprises nationalisées et réorganiser en services afin de se protéger de l’ancien

système capitaliste financier et de ses abus. C’est là que sont apparues les trois catégories : Cadres, Employés et «Serveurs».

Bien sur, y a des gars qu’ont pas voulu laisser faire, on les a très vite appelés « terroristes » et ils ont

perdu le soutien des gens car trop violent.

Ils étaient en fait infiltrés par des agents gouvernementaux qui « achetaient » les uns, en dénonçaient d’autres et poussaient le reste à la violence par la rumeur et la désinformation. Ils ont très vite disparu.

D’jep, marquant une pause, vient de s’apercevoir que Marco et Grim dorment profondément.

Un peu vexé, Il les secoue brutalement.

- Aller les gamins, on s’pieute, demain, ça recommence !

Et…

Marco regarde Câline qui l’a rejoint pendant la nuit après son tour de garde. Il a peu dormi, une angoisse diffuse, comme un pressentiment, des bouts de rêves absurdes dont il ne peut renouer les fils pour que cela prenne un sens.

Il se sert doucement contre son corps généreux et chaud, s’il s’écoutait…

Comme chaque matin il faudra récupérer François à l’entrée de « servir toujours » et déposer Fox et Grim au « Tube ». Fred quand il n’a pas rejoint l’équipe à la ferme est toujours quelque part sur leur trajet au bon moment pour embarquer. Il ne parle jamais d’où il était et de ce qu’il fait de ses nuits.

Chaque quartier organisé possède un accès « tube ». Sorte de véhicule automatique souterrain le tube est formé de compartiments individuels auquel on accède grâce à une carte magnétique. Outre l’identité du sujet la carte renseigne sur son poste de travail, les lieux où il peut accéder. Cette carte détermine la possibilité d’entrer dans le tube mais aussi la station où l’on doit descendre.

Depuis le départ de la ferme, Marco n’a pas desserré les lèvres. L’opération de chargement du 63 se termine et D’jep du coin de l’œil l’observe.

- Pas l’air d’être la forme c’matin, fiston !

- Mal dormi, grommelle Marco.

Aujourd’hui la première étape de la tournée est une famille d’isolée, les Sorvilles. Une petite dizaine d’individus tous de la même famille qui vivent hors quartier par choix. Ils forment une sorte de communauté mystique qui serait un mélange hétéroclite d’anciennes religions disparues. Ils vivent dans une ancienne gare de chemin de fer sorte de tube à l’air libre qui servait de moyens de transport d’après D’jep.

- Personne de garde, c’est bizarre… Averti ce dernier.

Marco est immédiatement monté en tourelle.

- Rien qui bouge, pas d’enfant dehors, ça pue !

D’jep amène le véb juste devant l’entrée du bâtiment principal.

- François, Denis et Fred en vigiles, Marco ! Avec moi on va aller voir !

La pièce principale est comme ravagée, les meubles renversés, le sol parsemé de taches de ce qui ne peut être que du sang. La cuisinière à surplus a disparu ainsi que les biens d’importance.

- Marco ! Jettes un œil aux pièces du fonds, je vais voir à l’étage.

Partout la même désolation. D’jep et Marco se sont rejoint à l’entrée et informent les autres.

- Y sont passés où ? demande François naïvement.

- Viande bouillie pour la semaine ! Lui répond Fred en crachant par terre.

- Bon, faut pas s’éterniser, on a du boulot et ça les ramènera pas !

Denis n’est pas du style à s’embarrasser de sensibleries.

- Au moins, y z’avaient pas d’armes à feu qui seraient maintenant à des Krevlafs! Ajoute Fred.

Tout le monde remonte dans le camion et D’jep commence à manœuvrer pour sortir de là. Soudain, on entend un cri terrible à l’arrière. Trois types cachés jusqu’alors sur le toit d’une cabane en taules viennent de sauter sur l’arrière du véb. Au même moment d’autres krevlafs sortent des décombres environnants et foncent sur le véhicule. François qui a reculé de son coté le long de la citerne se met à tirer en tout sens en hurlant comme un dingue :

- Putain ! Merde ! Ils ont eu Fred, y pisse le sang.

Marco s’est catapulté en tourelle et arrose en circulaire. Denis côté gauche s’active aussi et même

D’jep, qui a toute de suite accéléré et foncé dans le tas, tire avec son automatique d’une main en conduisant de l’autre.

Les assaillants même nombreux, une bonne trentaine, abandonnent vite, l’occasion est passée, ils

n’ont pas de véhicules.

- Comment va Fred ? Demande D’jep

- J't'ai dit qu’il pissait l’sang, putain ! Cri François.

- C’est bon gamin, calme toi, on s’éloigne et on s’en occupe. Marco va voir c’que tu peux faire.

Marco fait le tour de la citerne et s’approche. Fred a reçu plusieurs coups de tranchoirs. Une saignée sur l’avant-bras gauche avec lequel il a sans doute essayé de se protéger, deux doigts de la main droite sont plus arrachés que sectionnés et ce qui ressemble à une morsure au mollet droit.

En déchirant des bouts de sa chemise et avec sa ceinture Marco garrotte ce qu’il peut.

D’jep s’arrête enfin et l’équipe peut descendre Fred pour le coucher sur le sol.

- Qu’est-qu’on va faire, merde, qu'est-qu'on va faire ? Panique François en voyant l’état du blessé.

- Y’qu’à le ram’ner vite fait au centre medic on n'est pas très loin ! Propose Denis

- Nooooon ! Gémit Fred. Pas le Centre, laissez-moi là si vous voulez, mais pas le Centre.

Les autres se regardent hésitants.

- On peut le ramener à la ferme, c’est pas loin non plus et Flag pourra peut-être faire quelque chose ! Lance Marco.

- Et on dira quoi au centre ? Qu’on l’a perdu en route ?

- Ferme-la ! François, on va faire comme a dit Marco. Aller tout le monde à bord ! Grimpez le devant, il s’ras mieux !

Sur ces mots, D’jep se remet au volant.

Le trajet se fait dans un silence tendu uniquement troublé par les gémissements de Fred.

Au premier guet c’est justement Flag qui est de garde. Denis prend sa place en attendant et il embarque avec les autres pour rejoindre la ferme. Arrivé sur place, on décharge en vitesse le blessé qui est installé sur la grande table. Câline apporte des couvertures et Irène va chercher de l’eau.

Flag a fait le tour des dégâts et fait grise mine.

- Rincez bien les plaies, j’vais essayer de l’recoudre.

Il attire D’jep et Marco un peu en retrait.

- Il a perdu beaucoup de sang, y faudrait lui en remettre mais j’ai pas c’qui faut.

- Alors c’est mal barré ? demande Marco.

Les trois hommes se regardent sans que personne n’ose répondre.

- Marco !

C’est Fred qui appelle.

- Marco approche. Magne !

Marco s’approche pendant que Flag prépare son matériel de fortune pour tenter l’impossible.

- Marco ! C’est foutu j’vais crever.

- T’inquiète pas, Flag va t’arranger ça.

- Laisse tomber, y a plus important.

Sa voix commence à faiblir et il est livide presque transparent.

- Y faut qu’tu saches pour la bouffe, c’est un krevlaf qui m’fournit, y s’appelle …

Fred s’effondre épuisé.

- Merde Flag, qu’est c’qu’on peut faire ? demande Marco.

- y s’appelle … Fred est revenu encore un peu plus faible

- y s’appelle « Serge »

- On l’trouve où Fred, où ?

- A la « Barak », le bordelbar……Si j’avais pu….

Dans un dernier souffle Fred s’est brusquement détendu.

Personne ne saura jamais ce qu’il aurait voulu pouvoir.

Personne n’ose briser le silence, des yeux de Câline coulent des larmes sans qu’elle-même s’en aperçoive. Marco semble figé, le regard froid, comme ailleurs. François qui jusqu’alors était resté en retrait, s’avance.

- Va falloir signaler tout ça au Centre.

Marco se retourne vers lui, se relève, regarde tout le monde autour de lui, puis contemple à nouveau le corps de Fred.

- Écoute, François, tu fais partie de l’équipe certes, mais cette affaire ça concerne en priorité ceux qui habitent la ferme.

- Qu’est-ce que tu veux dire ? Y des règles et …

- Les règles on s’les fout au cul ! Interromps brutalement D’jep

- Faut l’mettre au jus ! Conclut-il, avant de retourner s’asseoir sur la banquette.

Flag intervient,

- Tu comprends, François, ça fait déjà quatre ans qu’on ne consomme plus de PPN et Fred est celui qui nous fournissait en nourriture de contrebande. Pour la flotte on est autonome et tous ceux qui ont un boulot officiel mettent leur paye dans l’histoire. Grâce à ça, Clio est enceinte et Câline espère bien la même chose.

- J'comprends rien à c’que tu racontes, Krevlaf et je vois pas c’que ça change !

Marco s’avance jusqu’à presque toucher le visage de François.

- ça change qu’il faut retrouver le contact de Fred et que ça peut être que moi qui m’y colle.

- Et alors ?

- Et alors ça risque de ne pas être simple et de durée un peu de temps, intervient Flag.

- Et en attendant va bien falloir trouver un truc à raconter pour expliquer son absence.

Câline s’avance alors :

- Vous avez trouvé un carnage chez les Sorvilles, la bande de Krevlafs qui ont sans doute fait ça vous ont attaqué, Fred c’est fait avoir et en fuyant vous avez perdu Marco. Ça nous laisse le temps de trouver une explication jusqu’ au retour de Marco.

Les autres sont interloqués.

- Génial fillette ! S’exclame D’jep.

- Et pourquoi j'raconterais ce bobard ?Demande François.

- Pas le choix gamin ! Tu fais partie de l’équipe ou t’es contre elle. Et si t’es contre elle …

D’jep s’est relevé pour dire ça et tous les autres regardent fixement François qui pâlit.

- Ok les gars ! J’fermerais ma gueule mais m’en demandez pas plus !

- On rapatrie Fred au centre, Flag ! On t’ramène en garde, on récupère Denis et on dépose discrètement Marco à proximité de la Barak. Marco !

Comme d’habitude quand D’jep lance ses consignes tout le monde s’active. Câline prend les mains de Marco.

- Fais attention à nous.

- T’inquiète pas trop tu me manques déjà.

Et…

La « Barak » c’est l’endroit dans lequel on trouve de tout et surtout n’importe quoi. Fréquentées surtout par les Krevlafs, les isolés et quelques gars des quartiers plus occasionnellement. C’est un trou en partie enfoncé dans le sol et recouvert de plusieurs épaisseurs entrelacées de plaques de tôle rouillées.

On y trouve de la viande humaine à vendre, morte pour la nourriture mais aussi vivante pour des activités d’un autre genre. C’est aussi là que certains Krevlafs qu’on appelle les « fouineurs » échangent des objets récupérés dans les décombres dont on ne connaît parfois même pas l’utilité d’origine.

Les fouineurs sont obligés de s’éloigner de plus en plus de la périf où tout a déjà été « nettoyé ».

C’est de cette façon que D’jep récupère ces fameux bouquins qu’il est presque le seul à savoir déchiffrer.

Parfois dans ces objets du passé, des boissons étonnantes dans des récipients translucides, s’échangent à prix d’or. Leur consommation assure en effet un oubli pour quelques heures du quotidien.

Les autres ont déposé Marco à quelques kilomètres de là. Il a gardé sur lui son automatique, bien planqué dans une botte, un peu de nourriture dans une sacoche et un stock de DEDOMDEFs dans l’autre botte.

Il approche du Bordelbar quand un homme caché derrière un bloc de béton surgit en brandissant une sorte d’arbalète bricolée.

- Échange ou embrouille ? Demande-t’il.

- Échange ! Répond Marco en levant les mains en geste d’apaisement et surtout pour montrer qu’il n’a pas d’arme. Puis il montre quelques DEDOMDEFs pour appuyer son affirmation.

- Bonne pêche alors !

Le type reprend sa place immédiatement.

Marco s’approche de l’entrée, descend une sorte d’escalier en parpaings et pénètre à l’intérieur.

La pénombre et une odeur mixe de transpiration, d’urine et de pourrissement l’accueille. Trois types sont installés autour d’une planche et boivent dans des boîtes de métal une mixture non identifiable. Au fond presque dans le noir, on devine des sortes de cages en grillage dans lesquelles Marco croit reconnaître l’une des plus jeunes filles des Sorvilles. Il détourne vite le regard, il ne peut rien pour elle.

Il s’approche des Krevlafs.

- Je cherche Serge. Annonce t’il.

- Et qu’est-ce tu lui veux ? Demande celui qui est assis à droite.

Il est habillé d’une sorte de poncho fait de feuilles de plastique noire et porte accrochées dans le dos

une machette.

- De la part de Fred !

Le plus gros des trois hommes en face de lui qui jusqu’à présent baissait la tête, lève les yeux.

- C’est quoi ton nom ?

- Marco.

- Ok vient par là.

Le type se lève péniblement et entraîne Marco à sa suite vers l’autre bout du Bordelbar.

- Tu veux quoi mon gars ?

- Fred viendra plus, y s’est fait avoir.

- Et alors ?

- Y nous fournissait en bouffe et on veut continuer le deale.

- C’est qui on ?

- Moi et mes DEDOMDEFs

- Qu’est c’qui t’dit que c’est ça qu’il échangeait ?

- Bon, j’savais pas les détails de ces magouilles mais on doit bien pouvoir trouver un arrangement

aussi, non ?

- C’est des infos qui m’donnait Fred. Des infos sur les quartiers et surtout les isolés. Les emplacements de guets, les rondes, le nombre de gardes la nuit, l’armement…

- Mais alors …

- Et ouais, chez les Sorvilles c’est sans doute grâce à une de ces infos, le grand nettoyage ! Et en plus il y laisse sa peau, marrant non ?

Marco n’est même pas étonné que Serge soit déjà au courant, il est plutôt secoué par la découverte des agissements de Fred qu’il pensait mieux connaître.

- Qu’est c’que tu proposes ?

- Si t’es capable de fournir la même chose on peut faire affaire, sinon en PPN faudra voir grand, très

grand !

- Grand comment ?

- Poids double.

Cela veut dire que la petite communauté devrait fournir en PPN le double du poids de ce qu’elle obtiendrait en nourriture naturelle. En comptant Flag, Irène, Clio, Câline, Mo et Olaf qui n’ont pas de salaire, c’est quasiment impossible.

Marco réfléchi en une seconde.

- Ok, j’en voudrais pour un mois de stock le plus vite possible !

- Holà, doucement ! Tu crois qu’ça se trouve comme ça, facile, au coin du chemin ? Ici dans huit jours en fin de journée !

Marco et Serge se tapent dans la main et Marco quitte la Barak. Il s’éloigne un peu en repassant ostensiblement devant le type qu’il a croisé à l’arrivée. Plus loin il bifurque et revient en arrière en contournant le garde puis s’installe dans un recoin d’où il peut observer l’entrée du Bordelbar sans être vu.

Le marché qu’il vient de conclure est impossible à tenir et Marco essaye de faire le point dans sa tête.

S’ils recommencent à consommer des PPN il sait ce que cela implique. Plus d’espoir de faire un enfant avec Câline, peut-être même que celui qui est déjà dans le ventre de Clio ne le supporterait pas. Tous leurs espoirs anéantis définitivement.

La seule solution c’est de remonter la filière, trouver à quelle source se fournit Serge, négocier en direct.

Sa décision est prise : Attendre et suivre Serge pour voir où cela le mènera.

Et…

D’jep et ce qui reste de l’équipe sont revenu au relais du septième cercle.

Le Vèb à peine arrêté, Denis par l’Intercom d’urgence explique l’attaque, la mort de Fred et la disparition de Marco. Après plusieurs minutes de silence, une voix anonyme lui répond.

- Mettez le corps dans votre citerne à surplus. Demain matin deux serveurs remplaçants intégreront

votre unité.

D’jep attend que Denis soit remonté.

- Des serveurs remplaçants ! Jamais entendu parler de ça avant !

Il redémarre et quitte la zone.

- On finit la tournée à trois seulement ? Demande François.

- Non, on va chercher des Krevlafs pour nous aider ! Lui répond Denis

Tandis que D’jep ricane, François en grommelant se tourne de coté.

Il se demande pourquoi il devrait prendre le risque de couvrir ces deux là et Marco. Leur petite famille qui ne veut pas vivre dans un quartier comme tout le monde ne lui plaît pas vraiment. Héberger des krevlafs, ne pas consommer la nourriture officielle, contrôlée et livrée par le Centre. Il espère que cela ne va pas lui attirer des ennuis, remettre en question les projets qu’il a avec Céline. Il se dit que si ça commence à tourner mal il sera toujours temps d’informer le Conseil de son quartier.

François vit à « Servir toujours » un quartier exclusifs de serveurs comme son nom l’indique. C’est là que D’jep et Denis le dépose en fin de journée. Cette tournée à trois s’est déroulée sans autres

incidents. Il a fallu à chaque étape expliquer pourquoi il n’était que trois et, chaque fois, François s’est tu, laissant D’jep ou Denis se débrouiller pour raconter. C’est comme si son silence lui permettait de ne pas trop se « commettre » dans leur mensonge.

Le 63 après avoir récupéré Grim et Fox est maintenant rentré à la ferme et chacun a été mis au courant.

Autour de la grande table, ceux qui ne montent pas la garde sont rassemblés silencieux.

- Tu crois que Marco va trouver ? demande Irène.

- Y sait même pas vraiment c'qu'il y a à chercher ! C’était un drôle de gars Fred ! Répond Olaf

Clio se lève et jette sèchement.

- Marco va réussir et tout redeviendra comme avant !

- Marco n'est pas débile mais ça prendra p't'être du temps. En attendant faudra s’rationner sec sur la

bouffe. Grim ! Faudrait qu’tu sortes de ton cercle des trucs à faire pousser qui s’mangent. Ce serait une solution !

Comme d’habitude, D’jep a conclu la discussion, donné des directives, de l’espoir. Mais sans cacher

les difficultés et les dangers.

Et…

Cela fait quatre heures que Marco attend près de la Barak et il commence à se demander si Serge n’est pas sortis par une autre porte cachée lorsqu'il l’aperçoit enfin.

Le Krevlaf s’est changé. Il est maintenant habillé d’une sorte de grand manteau fait de différentes pièces ressemblant étrangement à de la peau humaine. Il porte en bandoulière une sacoche en plastique et se dirige vers l’arrière de la barak. Il en ressort aussitôt menant devant lui une charrette à bras en tôles légères.

Marco en déduit qu’il est bien parti pour une opération de récupération. Se glissant discrètement entre les ruines, il commence sa filature.

Une heure d’efforts pour ne pas se faire repérer. Marco commence à accuser la fatigue accumulée depuis le matin. Serge est prudent. Le début de son parcours est particulièrement sinueux, comme s’il voulait s’assurer de ne pas être suivi. Il file à présent plus directement vers ce qui semble être à l’exacte opposée du Centre urbain. Cette zone qu’on nomme les confins et où peu s’engage par choix. Le paysage est de plus en plus désertique. Rester discret risque de devenir de plus en plus compliqué pour Marco.

Les décombres de l’ancien monde, comme dit D’jep, se raréfient et laissent place à une sorte de désert de poussière qui tourbillonne formant un brouillard qui assèche le palais. C’est en passe de devenir la seule chose qui peut masquer la présence de Marco.

Serge s’arrête et semble s'installer pour la nuit. Il sort une cuisinière de voyage de sa charrette et

Marco en déduit qu’il va certainement camper là.

Pour Marco se sera régime sec et insomnie. Il n’est pas question de perdre la piste maintenant. Tous comptent sur lui, et particulièrement Câline.

Il s’installe, couché derrière un amas de poutrelles en fer, il se prépare pour une longue et difficile

attente.

Une douleur fulgurante dans le ventre le réveil en sursaut. Secoué par le choc, il se demande dans un premier temps où il est, puis il aperçoit le masque hilare de Serge au-dessus de lui, tout lui revient.

Vaincu par la fatigue et l’attente il s’est endormi. Serge, qui l’avait certainement repéré depuis un

moment déjà, a attendu patiemment pour le surprendre.

- Alors, p’tit malin, tu pensais baiser un vieux fouineur comme Serge ! T’as tout faux, gamins !

Serge tient en main un tranchoir impressionnant.

- Couche toi sur le ventre avec les mains dans l’dos !

Marco s’exécute et l’autre, après lui avoir liées les mains et les pieds avec du fil de fer, le fouille

soigneusement et récupère l’ensemble de ses biens dont son automatique.

- T’étais bien outillé dit donc, mais ça ta pas beaucoup servi sur s’coup là !

Après avoir rangé l’arme dans sa ceinture, il charge Marco sur une épaule et le ramène en soufflant

jusqu'à son campement.

Il le dépose contre la charrette et s’installe face à lui.

- Demain on a une longue marche devant nous. Tu vas savoir c’que tu voulais. J’ai rencard avec le

gars qui me fournit la bouffe et au retour je m’occuperais de toi.

- On peut p't'être s’arranger. Tente Marco.

- Soixante kilos de bonne viande ! Tu rigoles ! T’as mieux à me proposer ? De toutes façons, t’en saura trop et j’aime pas les risques ! Aller dodo !

Serge ponctue sa dernière phrase d’un nouveau coup de pied.

Et…

Soirée morose, nuit agitée, matin sinistre. Dans la poussière le véb roule vers le centre urbain. Denis,

D’jep et François n’ont pas échangé un mot. D’jep brasse dans sa tête les derniers événements, François s’inquiète de sa participation forcée à quelque chose d’illégale et Denis lui pense à Clio, à l’enfant qu’elle attend, tout simplement.

En approchant du quai 63 ils aperçoivent deux types qui attendent là assis sur une bordure de béton, près du sas.

D’jep fait sa manœuvre comme tous les jours et les trois équipiers descendent du véhicule.

- Salut les gars ! Je m’appelle Galed et ça c’est Freak ! Annonce le plus grand des deux. On vient compléter l’équipe, y parait qu’vous avez eu des embrouilles ?

Galed, visage maigre et glabre, du haut de son mètre quatre vingt paraît avoir été allongé artificiellement. Freak, lui, est plutôt petit, râblé, brun, le visage arrondi fendu d’une grande bouche sans lèvre, comme ouverte au rasoir.

D’jep les observe de haut en bas avant de répondre.

- On vous a jamais vu dans l’coin vous deux !

- Normal ! Répond Galed. On vient d’un autre Centre Urbain plus loin dans l’Est.

- Un autre Centre Urbain…Jamais vu ça ! Grommelle D’jep dans sa barbe pendant que François serre les mains des deux remplaçants. Denis, resté en arrière pour s’occuper du chargement leur fait un petit signe de tête avant de remonter dans le Vèb.

- Bon, en route, on a une tournée à faire. Lance D’jep en reprenant sa place au volant.

J’espère que vous connaissez l’boulot !

- Pas d’problos ça va rouler ! Répond Freak en prenant place à l’arrière.

D’jep est inquiet. Il n’a jamais entendu, ni vu, qu’un remplacement soit effectué par des hommes venus d’un autre Centre. Il n’y a même jamais, à sa connaissance, d’échanges, quel qu’ils soient entre Centres. En démarrant il se dit qu’il va falloir faire attention à ne pas trop en dire et surtout surveiller François.

Le VBRL trace sa route dans le no man’s land vers le premier arrêt de la tournée.

Et…

Dans le Tube, le compartiment de Grim s’arrête à l’entrée du cinquième cercle : la zone naturelle protégée. Cinq kilomètres de large découpé en zones de plantation : la zone forestière, les champs céréaliers, les potagers et la zone florale.

Passage dans un premier sas, il se déshabille, se douche et arrive dans le vestiaire. Là, il s’équipe en tenue verte, il récupère ses outils et entre enfin dans la zone florale, rejoint par d’autres collègues afin de prendre connaissance du programme de la journée : Éclaircis et repiquage des tulipes.

Grimm aime son travail, même s'il ne comprend pas pourquoi il le fait. Voir pousser ses fleurs qui de petites tiges vertes deviennent massifs plein de couleurs, l’enchante. C’est comme des enfants dont il faut s’occuper jours après jours. Bien sur, vient le moment de couper. En général la consigne est donnée le matin quand ils arrivent. Les types de fleurs concernés et la quantité sont définis très précisément. Il s’exécute parfois la mort dans l’âme car il préférerait les laisser vivre leur cycle naturellement jusqu’au bout. Parfois des cadres en petit groupe, souvent un ou deux hommes accompagnés de plusieurs femmes, viennent visiter les jardins. Ils sont avertis à l’avance et ils ont pour consigne de ne pas leur adresser la parole sauf questionnement éventuel, et de se tenir à distance pour ne pas déranger la promenade.

Parfois il se demande ce que font les cadres des fleurs coupées en pleine maturité. De ses collègues de la zone potagère, il sait que leur production sert à l’alimentation des cadres qui ne consomment pas de PPNs. Mais, les fleurs ? Peut-être, elles aussi, sont transformées en alimentation. Grimm a fait quelques essais avec les plants qu’il a ramenés illégalement à la ferme mais les purées qu’il a obtenues ne sont pas concluantes. Il a tout essayé, crue en salade, cuit en potage ou en bouillie.

Chaque fois le même résultat, au mieux, immangeable, au pire des diarrhées mémorables. Il a du arrêter là ses expérimentations pour préserver sa propre santé !

Il repense à ce qu’a dit D’jep. Ce dernier sait pertinemment que Grim travaille dans la zone florale et qu’il ne peut accéder aux autres zones. A part sortir des plants de fleurs, il ne peut aider ses compagnons de la ferme. D’jep a sans doute dit ça pour rassurer les autres, surtout Câline.

Perdu dans ses pensées il suit les autres pour se diriger vers les parterres de Tulipes.

Et…

Denis et Freak sont en train de charger les surplus de « Espoirs de demain » un quartier exclusif d’employés. François, un peu plus loin, discute avec Galed. D’jep juste à côté les observe.

- On nous a dit de nous démerder pour trouver à dormir tu connais pas un endroit ? Demande Galed.

- Ben., J’sais pas trop Répond François en se tournant vers D’jep.

- Aucune idée, pas d’place ! Intervient D’jep

- Tu vis dans un quartier d’serveurs ? Lui demande Galed

- Là où j’vis, ça m’regarde ! Répond sèchement le chauffeur de l’équipe.

Il s’est levé et s’approche. François s’interpose en se tournant vers Galed.

- Je vis à « servir toujours » avec ma copine, on peut sûrement vous héberger quelques jours en attendant mieux !

- Génial ! P’tit gars, c’est sympa d’ta part. Conclue Galed en regagnant le véhicule.

D’jep s’approche de François et lui glisse.

- Fait bien gaffe, gamin, rappelles-toi c’que j't'ai dit hier soir et tiens ta gueule !

Et…

Cela fait plus de deux heures que Marco, attaché à la charrette de Serge marche dans la poussière. Il commence à fatiguer mais sait qu’il n’a rien à attendre du Krevlaf.

Brouillard de poussières et sol dénudé parfois parsemé de déchets indistincts. Le paysage monotone fini pas presque endormir Marco qui avance comme par automatisme ne sentant même plus les blessures de ces poignets liés au véhicule.

Soudain, face à eux, un étrange personnage fait son apparition.

Serge l’a vu aussi et s’arrête.

- Salut, Paul ! Sorti de nul part comme d'hab !

- Bonjour, ami ! Lui répond l’inconnu.

Il porte d’étranges vêtements faits certainement de peaux mais non humaine. De taille moyenne il porte la barbe et de longs cheveux blonds retenus en partie par un bandeau de tissus autour de la tête.

Il porte sur le dos une espèce de grand sac avec des renforts en dur, des sortes de bretelles autour de chaque épaule qui rejoigne une ceinture. Il détache cette dernière, fait basculer son sac sur le côté afin de le déposer au sol. Serge pose les bras de sa charrette. Marco s’écroule épuisé.

- Tu n’es pas seul aujourd’hui. Constate Paul en détaillant les liens de Marco.

- Fais pas gaffe, c’est comme s’il n’était déjà plus là ! Réponds Serge sans même jeter un regard à son prisonnier.

Les deux hommes s’installent en tailleur face à face.

- As-tu les informations que je t’ai demandées ?

- Bien sûr mon gars ! J’ai tout ça, et toi tu as c’qui faut ?

- Pas loin, mon ami, pas loin. Dis moi ce que je souhaite et ta charrette sera remplie.

A la grande surprise de Marco, serge se lance dans une sorte de rapport sur les différents quartiers de la périf, leur nombre d’habitants, leur situation. Il décrit aussi des tournées qu’effectueraient les cadres hors du Centre Urbain pour contrôler la périf. Abasourdi il ne peut se retenir.

- Mais, c’est n’importe quoi ! On n’a jamais vu un seul cadre au-delà du septième cercle !

- Ferme ta bouche ! Le coup est parti en même temps que la phrase. Marco essuie sa bouche ensanglantée comme il peut sur son bras et reprends.

- Il te ment, homme, si c’est là sa monnaie d’échange, j’ai beaucoup mieux : de vraies informations fournies par des gens pour qui la nourriture que tu peux fournir est vraiment importante !

Serge furieux s’est levé, il cogne violemment la tête de Marco avec la crosse de l’automatique qu’il a sorti de sa ceinture. Marco s’évanouit et Serge se retourne vers Paul.

- S’rait près à raconter n’importe quoi pour survivre ce salop là ! T’inquiète ! C’est des conneries. Y connaît rien à la périf, c’est qu’un Krevlaf qui vit dans les confins et qui voulait m’piquer mon taf !

Paul qui s’était levé se rassoit, pensif.

Lorsque Marco revient à lui Paul a disparu. La charrette est pleine de sac, sans doute remplis de nourriture. Serge qui vient de s’apercevoir qu’il a repris conscience s’approche de lui et pose la lame ébréchée et rouillée de sa machette sur le cou.

- Toi, tu sais pas ? Avant d’passer à la marmite j’crois bien que j’vais t’en faire baver un brin. Cela t’apprendra à fermer ta gueule !

L’aidant à se relever d’un coup pied il poursuit.

- On n’a un bout d’chemin à faire avant la nuit, faut pas traîner, bouge toi !

Serge a repris la charrette en mains et repart à bon rythme. Marco suit le mouvement en trébuchant, toujours accroché par les poignets. Du sang coule doucement de sa tête, ses lèvres sont craquelées et son corps n’est que douleur. Serrant les dents et incapable de réfléchir à quoi que se soit il se concentre sur chacun de ses pas.

Et...

- Je vous présente Céline ! C’est ma douce !

La tournée finie, D’jep a déposé les deux « nouveaux » et François qui va les héberger chez lui.

- Enchanté, belle dame ! Galed, pour vous servir !

- Freaks ! Lâche simplement le deuxième.

François intervient.

- C’est les deux gars qui remplacent Fred et Marco !

- Salut les gars, je vais vous montrer où vous pouvez vous poser avant de manger.

François et Céline ne sont pas trop mal installés. Ils ont utilisé les restes d’un local de plein-pied dont le toit en béton est en bon état. Une grande pièce à l’entrée fait office de lieu pour manger, discuter, recevoir. Ensuite vient leur chambre que Céline à décorer avec des sortes de panneaux en morceaux de plastiques tressés de couleurs différentes, un panneau de tôle sert de porte.

Enfin, après une sorte de couloir étroit, se trouve une dernière pièce où Galed et Freak vont pouvoir s’installer.

- La cuve à surplus est à gauche en sortant à une dizaine de mètres ! Les informe François.

- Pas mal la piaule, t’es bien installé dis donc ! Flatte Galed

- Cela pourrait être mieux ! Si j’avais un meilleur job ! dit François en soupirant.

- Oh faut pas s’plaindre, y’a pire tu crois pas ? Relance Freak.

- Bien sur, mais y a mieux aussi, regarde les employés, plus de PPN, des quartiers plus confort, des enfants …

François s’est arrêté et a l’air perdu dans ses rêves. Galed qui ne l’a pas quitté des yeux comprend de quoi ces derniers sont faits.

- Tu voudrais dev’nir employé, mon gars ? Demande-t-il.

- D’jep dit que ça n’arrive jamais. Répond François.

- Ton D’jep, y sait pas tout ! Demande à Freak, son frangin il l’est passé employé l’an dernier ! Pas vrai Freak ?

- Sûr que oui. Répond ce dernier.

- Vous êtes sérieux les gars ? Le regard de François s’est brusquement éclairé.

- Et qu’est c’qu’il a fait pour ça ?

- Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a joué franc jeu avec le Centre Urbain quand y fallait. Bon, on bouffe quand, chez toi mon gars ? Coupe Galed en sortant de la pièce.

François resté sur sa faim se dit qu’il va falloir creuser la question et que finalement la journée n’est pas si mauvaise que ça.

Céline a préparé la table et servi les PPNs.

Chacun s’installe autour de la table et commence à s’alimenter.

- Perdre deux gars d’un coup, ça dut être chaud, non ? Demande Freak.

François pris au dépourvu hésite un peu avant de lancer :

- Y z’étaient au moins trente et on s’y attendait pas.

Galed lève la tête.

- Et ce gars, Marco, comment vous avez pu l’perdre ?

- C’était la folie, ça partait dans tous les sens. On n’a surtout pensé à sauver nos culs !

Après quelques minutes de silence, Freak relance.

- Et ton D’jep, y vit où pour qu’y ait pas place ?

François commence à s’inquiéter de cet échange qui tourne à l’interrogatoire. Partagé entre espoir et peur il décide d’abréger pour l’instant.

- C’est un isolé, il est un peu brut mais pas méchant. Bon, les gars, j’suis naze. Tu viens Céline on va s’pieuter. Bonne nuit ! À demain !

- À demain !

Couché à coté de Céline, François a du mal à s’endormir. Il lui semble entendre Galed et Freak discuter à voix basses de longues minutes.

« Devenir employé, avoir un enfant avec Céline, jouer franc-jeu ? » Tout ça tourne dans sa tête en se mélangeant avec les chuchotements de ses nouveaux équipiers si étranges.

Et…

Serge dort profondément. Marco lui, souffre trop de ses blessures, mais aussi de la faim et de la soif.

Soudain derrière la charrette il aperçoit le visage de Paul qui le regarde intensément. C’est tout juste s’il le reconnaît. En effet, Il ressemble beaucoup plus à un soldat qu’à un ermite. Il a abandonné son long manteau pour une veste de cuir serrée, ses cheveux attachés en catogan et coincés dans l’intérieur du vêtement. Ses yeux brillent d’une lumière presque inquiétante. D’un geste il indique à Marco de garder le silence et disparaît derrière le chargement. Quelques secondes plus tard il entend un craquement sinistre, un soupir, plus rien.

Réapparaissant en silence à ses côtés, Paul a repris un air serein et décontracté.

- Alors, ami, tu as des informations pour moi ?

Paul détache Marco qui, incapable de dire un mot, reste assis en tailleur en se massant les poignets, l’air hébété, presque surpris d’être en vie.

Paul lui tend un sac de cuir rempli d’un liquide qui en coulant dans la gorge de Marco fait circuler une nouvelle énergie dans son corps. Il tousse, crache un peu de sang, regarde Paul.

- Et Serge ?

- Menteur, Tortionnaire et mort. Annonce Paul, laconique. Tu as des informations importantes pour moi, en contrepartie, tu prends la place de serge, la charrette et le chargement.

- Écoute ! Commence Marco. Je ne suis pas comme Serge, le commerce ça m’intéresse pas, si je suis là c’est pour d’autres raisons. Je ne suis pas un Krevlaf et dans la ferme ou j’vis y’en a qu’attendent après cette bouffe pour éviter les PPNs.

- Une ferme ! Les PPNs ! Je crois que Serge m’a raconté une histoire très éloignée de la réalité !

Paul semble réfléchir un instant puis décide.

- Bon on va manger un morceau et puis tu vas me raconter tout ça en détail.

Après s’être restaurés, Marco explique à Paul l’ensemble de l’organisation du Centre urbain et de la Périf mais aussi la vie à la ferme, leurs espoirs, l’enfant qu’attends Clio, celui qu’ils désirent avec Câline. Concentré, Paul laisse parfois échapper des exclamations d’étonnement vite réprimées.

Après que Marco est conclu d’un « Et toi d’où tu viens ? » Paul reste un instant pensif.

- Ce Serge m’a vraiment baladé ! Tu m’as l’air sincère et je crois qu’on peut s’entendre.

Il commence à son tour un récit assez extraordinaire dont Marco ne perd pas une miette.Serge fait partie d’une communauté qui date de la création des Centres Urbains. Une partie de la population, notamment composée d’érudits, de scientifiques mais aussi de simples travailleurs, ont décidés de refuser cette nouvelle organisation de la société et a disparu.

En fait ils tentent depuis une expérience de vie différente dans une zone aménagée dans la montagne et baptisée « Deuxième chance ». Depuis quelques années une partie de ce microcosme a décidé de reprendre prudemment contact avec le reste du monde. Paul fait partie de ceux qui sont chargés de ces prises de contact avec pour mission de ramener des informations sur la vie dans et autour des centres.

Ils cherchent à déterminer dans quelle mesure il est possible de proposer leur mode de vie à ceux de l’ancien système, mais aussi si les Centres sont ou peuvent devenir un danger pour leur communauté.

Il décrit sa cité comme un lieu où chacun travaille, vit, enfante dans une bonne entente. Ils utilisent un système de décision basé sur l’expression de l’avis de chacun et la mise en discussion de chaque orientation importante pour la vie de la cité.

Marco, éberlué par ce que lui raconte Paul, relance le récit, demande des précisions sans cesse. Il ne comprend pas tout mais sent que c’est le monde dans lequel Câline, lui et les autres pourraient se sentir à leur place. Il décide de s’en ouvrir à Paul.

- Si vous disparaissez, le Centre risque de s’en inquiéter, non ? Objecte Paul.

- J’ai déjà disparu et pour les autres ont peut simuler une attaque de Krevlafs ! De toutes façon j’crois pas qu’on compte tellement pour eux de toute façon.

- Et qui continuera à nous informer ? Rétorque Paul.

- À la ferme j’en connais un qui voudra pas partir : Gaspard ! Y voudra rester dans l’coin avec l’espoir de reprendre contact avec sa fille, voir son p’tit fils. Ca pourrait être not’contact.

- C’est réalisable, mais je ne peux pas décider seul de ramener autant de monde à la cité.

- Emmène-moi là-bas. J’leur parlerais et puis si j’vois tout ça par moi-même les autres me croiront à la ferme. Lance Marco tendue comme un arc.

Paul semble jauger Marco et après de longues minutes de silence tranche.

- C’est une longue route, on va partir tout de suite, la communauté décidera.

Marco, plein d’espoirs nouveaux, se dresse immédiatement.

- Et serge ? demande t’il.

- On va l’enterrer. Répond Paul.

- L’enterrer ?

- À « Deuxième chance » on ne mange pas de chair humaine. Il aurait pu servir de composte comme on fait habituellement mais on perdrait trop de temps à le ramener.

Après avoir enfoui le corps de Serge les deux hommes enterrent aussi dans une autre fosse une

partie du stock de nourriture afin de ne pas se surcharger. Marco, au retour, le récupérera pour la

ferme. Enfin prêts pour le départ, ils prennent tous deux la route s’éloignant toujours plus du Centre.

Marco est à la fois enthousiaste et un peu mélancolique. Câline lui manque et il espère que tout va

bien à la ferme.

Cinq heures déjà qu’ils sont partis et le paysage commence à changer. Ravins de gravier, petites masses rocheuses sont de plus en plus nombreuses et la route qui s’incline. Au loin à travers la brume de poussière Marco commence à entrevoir une masse qui semble grimpée vers le ciel comme un mur inégal.

- Un Centre Urbain ? Demande-t-il à Paul.

- Une montagne. C’est à l’intérieur qu’on trouve « Deuxième chance ».

Trois jours pour rejoindre le pied de la montagne, un jour de plus pour grimper par un chemin escarpé et enfin ils arrivent à un passage qui s’ouvre sur un immense creux dans la montagne comme une vallée entourée d’éboulis pierreux. Le ciel semble plus clair à Marco qui reste cloué sur place par le spectacle. « Deuxième chance » ressemble un peu à ce que Grim lui a parfois décrit du cinquième cercle où il travaille. Certains endroits sont couverts d’une matière verte qui semble frémir sous le vent.

Ailleurs, il aperçoit une zone d’un vert plus foncé formé d’arbres d’une plus grande hauteur.

Disséminées un peu partout dans la vallée, de petites baraques, sans doute les habitations. Enfin, au centre, une série de bâtiments un peu plus grands. Devant l’un d’eux, une petite troupe de personne donnent l’impression de regarder dans leur direction.

- Notre arrivée est déjà annoncée. Lance Paul.

- Qu’est-ce que tu crois, ami, ça fait deux heures que je vous ai vu, toi et l’étranger !

Marco lève la tête dans la direction d’où est venu la voix et découvre une jeune fille brune et souriante, perchée sur un promontoire rocheux, juste au-dessus.

- Marco, je te présente Liliane, de garde aujourd’hui.

- Bonjour Marco, salut Paul, tu nous ramènes du nouveau ? Demande Liliane

- Tu en sauras plus dès ce soir, il faut convoquer le conseil !

- Enfin du neuf ! Bonne descente les gars !

La jeune fille semble ravie mais reprend toutefois immédiatement son poste de guet sans plus

s’intéresser à eux.

Les deux hommes se remettent en marche dans une sente étroite et tortueuse qui après de nombreux lacets mène jusqu’à la vallée verdoyante.

À mesure qu’ils progressent, Marco perçoit mieux les détails de cet endroit qui lui paraît sortir d’un

rêve. Le toit de tous les bâtiments est recouvert de plaques qui scintillent. Il voit des gens qui ont l’air de travailler dans de grand espace de terre ou apparaissent des tâches de couleurs brunes, blanches

et vertes. Ils ont en mains des outils qu’il distingue encore mal. Toutes ces nouvelles informations à la fois lui font un peu tourner la tête et il se dit que ce n’est sans doute que le début. Essayant de faire le vide dans sa tête il se concentre sur la marche afin de ne pas chuter dans le chemin escarpé.

Arrivés au fond de la vallée ils sont accueillis par des hommes et des femmes de tous âges des

enfants courent autour de la petite troupe en criant. Marco éreinté observe hagard toute cette agitation et dans un dernier trébuchement s’effondre à terre et s’évanouit.

Quand il se réveille il est allongé sur un lit dans une maison fait de différends bout d’une matière qui semble d’origine naturelle qu’il ne connaît pas. À ces cotés, un homme d’une cinquantaine d’année, tient son bras autour duquel a été placé un appareil étrange qui le sert fortement.

- Qu’est c’que….Essaye-t-il faiblement.

-Ne parle pas, ami. Dis l’homme d’une voix calme.

- Je m’appelle Piotr et je suis Médic « Celui qui sait donner des soins ». Cet appareil vérifie ta tension artérielle, c’est un des éléments dont j’ai besoin pour connaître ton état physique. Tu étais extrêmement fatigué par la route et on t’a amené chez moi pour te soigner. Je vais te donner un médicament, tu vas dormir, te restaurer, puis viendra le temps des explications. Tu n’es pas en danger.

L’homme détache l’étrange instrument du bras de Marco, le pose sur une petite table à coté du lit sur laquelle il prend un verre rempli qu’il lui tend. Marco boit et sombre à nouveau.

Piotr se lève et sort de la pièce. A coté, Paul assis sur une chaise l’attendait.

- Comment va-t-il ? Demande-t-il.

- Ça va ! Dis Piotr. Seulement fatigué. Quelques heures de sommeil et cela ira mieux. Il a sans doute des carences nutritionnelles importantes mais rien de grave. J’en saurai plus quand j’aurais les résultats du prélèvement sanguin.

Piotr s’assied à coté de Paul et poursuit.

- Tu as pris un gros risque, tu sais, tout le monde n’est pas d’accord sur l’expansion et si le vote t’est contraire nous serons obligés de garder cet homme ici contre sa volonté.

- Quand le Conseil l’aura entendu je suis sure que la majorité se décidera. Tu sais Serge nous mentais depuis toujours !

- Le temps du changement est peut-être venu après tout. Conclue Piotr.

La communauté de « Deuxième chance » est composée de Cinquante sept familles soit un millier

d’individus. Au départ ce sont des gens très différents qui se sont rassemblés pour échapper à

l’évolution de la société qui leur était proposée. Des scientifiques, des artistes, des artisans, des

ouvriers, employés, etc. Un échantillon de la diversité du monde de l’époque rassemblé autour d’une même idée : Il est encore possible de faire autrement.

Après avoir longuement débattu la première décision unanime fut de rompre totalement avec le reste du monde, c’était la condition pour pouvoir recommencer autre chose. Une partie du groupe rassembla outils et matériaux, l’autre, partie à la recherche d’un lieu adéquat. Ainsi fut créée « Deuxième chance ».

Année après année, la communauté s’organisa et se développa jusqu’à aujourd’hui.

Des panneaux solaires modifiés fournissent l’énergie en quantité même à travers le ciel de poussière.

Les cultures fournissent nourritures et habillements. Les maisons sont construites en bois grâce à des plantations et un abattage gérés avec intelligence et les autres matières premières sont récupérées lors d’expéditions à l’extérieur de la montagne.

Depuis quelques années de plus en plus de partisans de l’ « ouverture » se font entendre. C’est comme ça que Paul a été missionné pour prendre contact. Ils pensent qu’il faut un apport de sang neuf mais aussi qu’il faut partager leur bien-être avec ceux qui le désireraient.

Le système de prise de décision de la communauté est de type représentatif. Pour chaque tranche d’âge à partir de douze ans un représentant, le parlant, est désigné pour une année. Il représente un groupe d’une vingtaine d’individus et est révocable à chaque instant à la majorité relative.

Une quarantaine de Parlants forment le Conseil. Les décisions du Conseil sont prises à l’unanimité

après amendements et recherche de compromis dans l’ensemble des groupes de base.

Marco après avoir dormi l’équivalent d’une journée complète s’est enfin réveillé et Paul après l’avoir laissé se restaurer copieusement lui explique l’histoire et le fonctionnement de la communauté. Il faut le préparer pour le Conseil qui décidera de son sort et il ne doit rien ignorer de ce qui lui permettra de comprendre les débats et les enjeux qui vont se jouer là.

- Les partisans de l’ « ouverture » de plus en plus nombreux, sont constitués des tranches d’âge les plus jeunes. Ils sont les plus nombreux jusqu’à présent mais cette tendance s’inverse. Nous avons de plus en plus recours aux interruptions de grossesses pour éviter des naissances d’individus

anormaux. D’ici dix ans la moyenne d’âge de la population va augmenter et, à terme, nous sommes condamnés. La transmission des origines de la communauté est un des piliers de notre éducation et nul n’ignore le contexte et les motivations qui ont poussé les fondateurs de « deuxième chance ». Cette connaissance commune est une richesse mais aussi un frein. Ceci n’est qu’un résumé très rapide et simplifié de ce qu’est cette communauté. Le mieux pour toi est d’en rencontrer certains membres sur leurs lieux de travail ou de vie.

Toute la journée de nombreux habitants de la vallée se succèdent amenés par Paul pour échanger avec Marco.

Il découvre une vie bien organisée où chacun semble épanoui de participer à l’effort collectif.

L’éducation et la formation de tous sont assurées par chacun. Les postes de travail de production et de services tenus par roulement. Bien sur, se spécialiser, par goût ou par passion est possible mais n’empêche pas de participer au bien commun. Pas de monnaie donc pas de concurrence, tout ce qui est produit concrètement ou intellectuellement, l’est pour chacun et pour tous.

Le soir venu, Marco, attablé avec Piotr et Paul, semble pensif.

- Que penses-tu de « deuxième chance » ? Demande Paul.

- Que se passera-t-il si le conseil refuse l’ouverture ? Demande Marco sans répondre.

- Quand le Conseil prend une décision, c’est une décision complète qui définit l’ensemble des

implications qu’elle peut avoir.

La réponse de Piotr ne rassure pas Marco qui revient à la charge.

- Je pourrais défendre ma cause ?

Piotr explique :

- Tu seras entendu, puis le conseil devra débattre et examiner toutes les possibilités. Ensuite les parlants au sein de leur groupe discuteront de ces possibilités. Le conseil se réunira à nouveau pour trouver un consensus à proposer. Ce consensus sera à nouveau examiné par les groupes et éventuellement amendé. Dans le meilleur des cas cela peut durer trois ou quatre jours.

-Tant qu’ça ? S’inquiète Marco.

-C’est le temps qu’il faut afin que chacun soit acteur et porteur de la décision. Et puis les activités quotidiennes ne s’arrêtent pas pour autant !

Ce soir-là, Marco partagé entre espoir et inquiétude a du mal à s’endormir. Il pense à la vie qu’ils pourraient mener ici avec Câline et les autres. Les autres ? La ferme ? Que font-ils là-bas ?

Et…

- Noooooooooooooonnnnnnn !

Le cri montant dans les aiguës a figé tout le monde.

Câline la première se lève et se précipite à l’étage où Clio se plaignant de douleurs au ventre est partie se reposer. Quand elle arrive elle la trouve debout au milieu de la chambre, à ses pieds une flaque de sang. Elle a le visage ravagé. De ses yeux coulent des larmes d’amertume et de colère. Elle ne bouge pas, comme si l’immobilité allait ramener en elle l’enfant en construction qu’elle vient de perdre. Câline s’approche doucement, la prend par l’épaule et d’une main amène sa tête contre elle.

Mo qui l’a suivi reste à l’entrée, figé. Il se retourne et redescend, impuissant, avertir les autres en bas.

D’jep ne dit rien, le visage totalement vide d’expression, son regard vide s’emplit peu à peu de larmes amères qui coulent droites comme une rivière en crue. Denis, lui, ne réagit pas. Hagard il se tourne vers chacune des personnes présentes comme attendant une explication. Grimm s’approche de lui et à voix basse essaye de lui faire comprendre ce qui vient de se passer.

Depuis quatre jours la petite communauté, faute de mieux, a recommencé à se nourrir de PPNs et les effets attendus n’ont pas manqué de se faire sentir sur la grossesse de Clio.

- Putain, Marco, qu’est c’que tu glandes ? Lâche enfin D’jep.

- Je vais prendre le tour de garde de Clio avec Olaf. Lance Fox en se levant brusquement.

Chacun essaye à sa manière de gérer la situation mais l’absence de Marco devient comme une menace sur l’avenir.

Câline est redescendu, elle récupère un peu d’eau et avant de repartir vers l’escalier les observe tous un par un comme pour vérifier que tout le monde est présent.

- Marco va revenir, je sens qu’il va revenir.

Quelques instants plus tard, D’jep se tourne vers Mo.

- Si on n’a pas d’nouvelles avant cinq jours j’irai voir cette Barak pour me rencarder.

- Pourquoi cinq jours ? Demande Mo.

- Laisser du temps pour Clio et par c’que j’ai peur de c’que j’peux découvrir.

- C’est un solide Marco j’lui fais confiance. Lance Mo. Puis après un instant de réflexion :

- Qu’est-ce-que tu veux qui lui soit arrivé ?

- Solide ou pas personne n’est protégé d’la marmite dans la périf. Répond sombrement D’jep.

Et…

Ce matin, c’est le jour du Conseil et Marco levé très à l’aube attend impatiemment que Paul vienne le chercher. Ce dernier arrive enfin.

- Salut, ami ! Je t’emmène dans la maison commune ! Tu vas pouvoir expliquer d’où tu viens et qu’elle est ta proposition. Ensuite le Conseil débattra puis les parlants joueront leur rôle auprès des groupes.

Sur le chemin ils croisent des membres de la communauté de tous âges. Certains le salut avec bienveillance mais il sent bien que d’autres se défient de lui tout en restant polis. Personne n’est indifférent à sa présence et il sent sur ses épaules peser un poids, une pression qui s’accroît à mesure qu’ils approchent de la grande bâtisse en bois.

Quand il entre, le brouhaha des conversations cesse aussitôt, les regards se tournent vers lui et il ressent une envie presque incontrôlable de prendre ses jambes à son cou. Heureusement le silence est rompu par Liliane en qui il reconnaît la jeune fille de garde dans la montagne à leur arrivée dans la vallée.

- Salut Marco ! Bienvenue au Conseil. Viens t’installer là où chacun pourra te voir et t’entendre.

Elle désigne un siège à ses côtés en lui souriant. Un peu rassuré, Marco traverse les autres parlants et s’installe. Observant l’assemblée autour de lui, il constate qu’effectivement l’ensemble des tranches d’âge est représenté. Tous, même les plus jeunes sont attentifs et graves, comme conscient d’un enjeu qui lui échappe en partie. Il sent à nouveau ses épaules s’affaisser.

Paul prend la parole :

- Le Conseil est aujourd’hui réuni tout d’abord pour écouter. Écouter Marco qui vit dans la Périf du Centre urbain le plus proche de nous. Il va pouvoir apporter des éléments d’informations nouveaux pour nous. Des éléments que nous devons prendre en compte dans nos débats. Nul n’ignore ici la question centrale qui va se discuter dans les heures et les jours qui viennent. Cette question je la formulerai simplement : Doit-on ouvrir la communauté à d’autre, venant de l’extérieur ? Doit on étendre la communauté à d’autres vallées dans la montagne ou plus loin ? Doit-on reprendre contact après de longues décennies avec le reste du monde ?

Après une respiration il reprend.

- Ces questions auxquelles la communauté doit répondre clairement sont d’autant plus épineuses que l’avenir immédiat de notre hôte, Marco ici présent, dépend des décisions que nous allons prendre.

Ce n’est plus une pression que ressent Marco sur ses épaules mais tout le poids du monde. Son avenir, celui de Câline, tous les autres là-bas à la ferme, tous ceux de la périf et puis ceux-là qui vivaient tranquilles dans leur vallée, c’est cela et peut-être bien plus qui va se jouer.

Tout est maintenant clair dans son esprit et plutôt que de l’inhiber totalement, l’apaise à son propre étonnement.

Il prend la parole et calmement commence à raconter.

Marco parle presque deux heures sans s’arrêter. De temps en temps quelqu’un lui donne un peu d’eau. Des questions suivent, précises, concises et toujours sur un ton calme. Il répond de son mieux, quand il le peut et enfin, à la demande de Paul, se retire afin de laisser le Conseil débattre.

Il est éreinté et Piotr qui l’attendait à l’entrée lui prête assistance afin de le ramener chez lui pour qu’il se repose.

- Et maintenant ? Lui demande-t-il.

- Tu as fait tout ce qu’un homme peut, maintenant il faut attendre. Répond Piotr, apaisant.

Enfin arrivé il s’étend de suite sur le lit et s’endort épuisé.

Et…

- On ne peut accueillir n’importe qui et surtout pas n’importe comment ! S’exclame Mic un parlant des anciens.

Au conseil, depuis déjà deux heures, le débat est vif et les avis partagés.

Mic poursuit :

- Si « Deuxième chance » a pu exister c’est par ce que nous avons rompu tous contacts avec l’ancien système. Nous ne savons rien des intentions de ces cadres qui semblent contrôler le Centre Urbain et les Krevlafs ont l’air de tout sauf de pacifistes !

Liliane demande la parole.

- Les conditions de création de la vallée datent de plusieurs générations et le contexte a changé. De plus nous sommes menacés de régression, le nombre des naissances baisse année après années. Le rêve de nos ancêtres était-il de mourir à petit feu ?

Cyrion un ancien se lève.

- Il est évident que la situation actuelle ne peut perdurer mais, des conditions à l’accueil de nouveaux membres doivent être définis. Il faut fixer des quotas et des critères précis. Il est indispensable aussi d’agir avec prudence et discrétion afin de ne pas mettre en danger l’ensemble de la communauté.

Paul chargé aujourd’hui de faire des synthèses régulières intervient.

- Il se dessine un consensus autour de l’idée qu’il est indispensable de sortir du statut quo. Il faut accepter de nouveaux membres dans la communauté afin d’apporter un sang neuf. L’expansion sur d’autres territoires est une conséquence directe de ce premier constat. Il reste à définir les conditions, le contrôle et l’évaluation d’une telle décision. Je propose de travailler sur le reste de la journée en trois commissions mixtes sur ces sujets avec une retransmission en séance plénière demain matin.

La proposition de Paul est acceptée à l’unanimité et les groupes se forment immédiatement pour commencer à travailler.

Et…

Marco réveillé depuis quelques heures déjà attend la fin du Conseil avec Piotr. Enfin les membres du Conseil sortent de la maison commune et Paul accompagné de Liliane est parmi les derniers.

L’apercevant ils s’approchent de lui accompagnés d’un jeune garçon que Paul lui présente.

-Voici Théo, lui et Liliane vont manger avec nous ce soir. Chacun de nous était dans une commission et tu pourras ainsi savoir où en sont les débats.

- Mais que… Commence Marco

- Plus tard ami ! Saches toutefois que le principe de votre accueil et celui d’autres est acquis. Ce sont les conditions qui se discutent encore et ce n’est pas une mince affaire.

Marco, un peu rassuré, se tait et suit la petite troupe vers la maison de Piotr.

Quelques instants plus tard ils sont arrivés et Marco participe avec entrain aux préparatifs du dîner autant pour se montrer sous son meilleur jour que pour accélérer les opérations. Enfin installé autour de la grande table Théo prend la parole d’un ton plus grave que son jeune âge ne le laisserait imaginer.

- J’ai participé à la commission sur les conditions d’accueil. Les éléments en jeu sont à la fois le mode de recrutement, le nombre et les modalités d’installation. La notion de quota a fait débat mais s’est imposée. Les nouveaux arrivants seraient installés dans une autre vallée déjà repérée à une centaine de kilomètres plus au sud. Ils seraient accompagnés dans le rapport de deux pour un, par des membres de « Deuxième chance » qui le souhaitent.

- Cela recoupe aussi nos échanges. Intervient Liliane. En ce qui concerne le contrôle on se dirige vers la création d’un réseau de repérage et de prise de contact par le biais de tes amis dans la périf. Il reste à choisir et décider parmi les critères qui ont été évoqués.

- Des critères ? Interroge Marco.

Liliane paraît gênée.

- Rien n’est encore décidé, et même si le principe est accepté par tous, les discussions promettent d’être vives. Les anciens ont proposé d’éliminer les Krevlafs, prenant comme exemple Serge. Les plus jeunes refusent un critère uniquement basé sur l’appartenance à un groupe. Ils voudraient plutôt prendre en compte les qualités humaines et la motivation. Le problème reste de savoir comment évaluer ces critères.

Nous connaissons peu de choses sur vous et encore moins sur le Centre urbain et les cadres.

La solution proposée serait d’expérimenter dans un premier temps afin de mieux étudier votre mode de vie avant d’aller plus loin. Toi et les tiens pourraient former un premier groupe expérimental d’intégration.

- Alors j’vais pouvoir aller les chercher ? S’enflamme Marco.

- Du calme ami ! Paul qui n’a encore rien dit pose sa main sur le bras de Marco et poursuit.

- Cette hypothèse d’un groupe expérimental est aussi le résultat du travail de la commission d’évaluation. Le consensus s’est établi très vite autour de trois axes : Prendre plus d’informations sur la vie à l’extérieur de « Deuxième chances ».

Former un comité de surveillance et enfin commencer par une expérimentation limitée et prudente.

Marco est troublé par la complexité de cette dialectique.

- J’comprends pas ! Vous êtes heureux, non ? Vous pensez qu’ votre façon de vivre c’est la bonne ?

De quoi avez-vous peur ?

Piotr intervient.

- Les choses ne sont pas aussi simples. À l’origine notre communauté a été formée par des individus rassemblés par une même motivation : Refuser un mode de société devenu insupportable, niant les droits individuels et basé sur la loi du plus fort. Un petit nombre dirigeant la masse spoliée et opprimée. L’un des facteurs indispensables pour reconstruire autre chose était alors de faire sécession avec le reste du monde, couper tout contact ! Cette culture de l’isolement s’est transmise de génération en génération et c’est seulement depuis quelques années que nous commençons à échapper à cela.

Oui nous aimons le monde que nous nous sommes construit, mais certains ont peur de le perdre, de se perdre en reprenant contact avec d’autres.

Quelques instants de silence suivent ces propos puis Liliane se penche vers Marco en souriant.

- Ne t’inquiète pas, nombreux sont ceux qui, malgré ces peurs, désirent s’ouvrir. Nous allons construire ensemble le grand changement, le temps est arrivé !

Théo, enthousiaste, applaudit des deux mains à la déclaration de Liliane. Paul se lève alors et clos la soirée.

- Quoi qu’il en soit il faut attendre la décision du Conseil. Demain après la plénière les parlants devront consulter leur groupe et peut-être arriveront-ils à un consensus le soir même.

- Espérons que les cadres ne seront pas un obstacle ou l’ennemi de ce projet.

Cette dernière phrase prononcée par Piotr résonne pour Marco comme une menace à la fois lointaine, diffuse mais terriblement oppressante.

Et…

Le lendemain matin après une nuit difficile estimant qu’il lui est impossible d’attendre sans rien faire, Marco demande à Piotr de lui faire visiter la vallée.

Ils quittent la maison et s’éloignent peu à peu des habitations. Sur le chemin Marco mitraille Piotr de questions qui s’efforce d’y répondre le plus simplement possible afin que ses réponses n’entraînent pas de nouvelles interrogations.

Marco se tait enfin à l’approche d’un espace dégagé dans lequel des hommes et des femmes s’affairent avec des outils à long manche munis à leurs extrémités d’une partie métallique recourbée.

- c’est un champ de pomme de terre. Lui explique Piotr. Je vais te présenter Ramon, Ne soit pas surpris par ses propos, il n’est pas des plus favorable à l’ouverture de la communauté sur l’extérieur !

Un homme aux cheveux blancs et, longs attachés en queue de cheval, s’est approché d’eux et les saluts.

- Salut à toi Piotr ! C’est donc là l’étranger dont tout le monde parle ?

- Salut à toi Ramon ! Je te présente Marco !

Marco lui tend une main hésitante dont l’autre se saisit la serrant franchement.

- C’est quoi des ‘pomterres’ ? Lui demande Marco en guise d’introduction.

- Viens avec moi !

Ramon le prend par le bras et l’entraîne dans le champ. En s’approchant des autres travailleurs Marco s’aperçoit qu’avec leurs outils ils creusent avec précaution la terre et font apparaître des espèces de boules irrégulières de couleurs marron.

-tu vois c’est ça des pommes de terre ! Au début on plante en terre, on arrose régulièrement, une plante pousse et dans ces racines ce que tu vois là se développe jusqu’à maturité, Il n’y a plus qu’à se baisser pour ramasser.

Joignant le geste à la parole, il ramasse et tend une ‘pomme de terre’ à Marco qui, grattant la terre qui la recouvrait, reconnaît enfin ce qui faisait partie des livraisons de Fred.

- Mais oui ! Je connais ça, c’est super bon ! À la ferme on appelait ça des ‘Parondes’ !

- La ferme ? Tu viens d’une ferme ? Et vous cultivez quoi dans ta ferme ?

- Oh c’est le nom que lui a donné D’jep, un ami. Jusqu’à aujourd’hui j’ignorais ce que cela signifiait. En fait on cultive surtout de l’espoir…

Ramon l’observe pensivement puis lui prend à nouveau le bras.

- Tu sais je n’ai rien contre toi, tu me parais, sans te connaître vraiment, plutôt sympathique. Je fais partie de ceux qui pensent que l’organisation de notre petite société et notamment notre système de prise de décision, ne peut fonctionner qu’avec un nombre limité de personnes. Imagine si nous étions cinq, dix fois plus nombreux, le temps que prendrait un conseil pour faire des choix. Et dans une situation d’urgence ? Bref nous avons peur qu’un apport conséquent et brutal de population déséquilibre totalement nos institutions, notre vie.

Les propos de Ramon on laissé Marco pensif et après l’avoir remercié de son accueil et salué tout le

monde il poursuit la visite avec Piotr.

Après une collation chez une famille près des bois du nord, Piotr a présenté les installations médicales et le complexe énergétique.

- Vu la détérioration climatique il a fallu trouver un nouveau système de cellules photovoltaïques plus sensible afin de capter l’énergie du soleil à travers la couche épaisse de poussière qui entoure la

planète.

Piotr explique à Marco ce qu’est le soleil et même la notion de planète. La tête alourdit de tous ses nouveaux concepts, Marco commence à douter et se demande si lui et les siens peuvent s’adapter à tant de nouveautés.

La journée est passée finalement plus vite qu’il ne l’aurait cru et il est temps maintenant de rejoindre la maison commune.

À l’entrée, Paul les attend.

- Bonnes nouvelles Marco ! La décision est prise : Nous partons dès demain matin avec Liliane. Toi et neufs autres pourront former le premier groupe d’intégration avec vingt des nôtres. Je resterais sur place pour former un réseau d’observation.

Marco, à ces mots sent des larmes de soulagement couler de ses yeux et tombe littéralement dans

les bras de Piotr.

- Câline, je vais chercher Câline !

Et…

- T’assure bien ton taf, tu sais p’tit gars !

Galed est tout miel avec François. Comme chaque soir depuis qu’ils sont arrivés, lui et freaks mangent avec François et Clio. Ils racontent la vie dans leur périf à eux. Là-bas, pas de Krevlafs. Tout le monde a du travail et vit heureux. Et puis surtout, Galed a particulièrement insisté sur ce point : Il n’est pas rare de voir un serveur méritant accéder à un poste d’employé et automatiquement au droit avec sa femme de faire un premier enfant.

François malgré de nombreuses questions à ce sujet n’a pu obtenir de précision sur la notion de «

méritant ».

Galed comme Freaks parlent de services rendus à la collectivité, de ne pas laisser passer des occasions d’éclairer les cadres sur des événements « non conformes », etc. Des explications qui ne font que perturber un peu plus François qui oscille entre malaise et espérances.

- Le fameux Marco, t’as dit qu’il habitait avec D’jep et Denis dans une ferme isolée non ? Relance

Galed.

- J’ai dit ça, moi ? Tente d’éluder François.

- Ça m’dirait bien d’voir comment y sont installés pas toi Freaks ? Insiste Galed

- Faudrait demender à D’jep. Tente François gêné.

- Pour une visite de courtoisie ? Enfin si t’as besoin de son aval pour bouger le p’tit doigt…À ta guise !

- J’peux pas faire ça ! D’jep c’est un mauvais, il m’le pardonnerait pas ! S’emporte François.

Galed coule un regard interrogatif vers Freaks qui semble donner son assentiment d’un clignement des yeux.

- On t’a pas tout dit, mon gars et le moment à l’air d’être venu…En fait on n’est pas là « que » pour remplacer tes deux gars...

- Ah ?

C’est tout ce qui arrive à franchir les lèvres de François qui s’est figé.

- On est aussi là pour recruter. Lâche Freaks.

François regarde l’un et l’autre alternativement l’air complètement perdu.

Galed reprend :

- Le centre d’où l’on vient a été touché par une épidémie, une espèce de saloperie de virus qu’on a réussi à vaincre mais qui a eu le temps de décimer pas mal de gars et de fille. On manque donc de bras et de ventre. Ce remplacement c’est la bonne occase pour, avec l’accord de ton Centre rassures-toi, repérer des gars, des couples susceptibilités d’être intégrés chez nous.

- C’est pas des conneries ? Arrive à éructer François encore plus hébété.

-Pourquoi tu crois que j’pose toutes ces questions ? C’est pour me faire une idée.

- Mais quel rapport avec la ferme

- Écoute, c’est un peu plus tôt que j’c’que j’avais prévu mais j’peux bien te l’dire dés à présent : toi et ta copine on pense que vous feriez bien l’affaire.

Galed lève la main pour stopper François qui la bouche ouverte s’est dressé les deux mains accrochées à la table.

- On a aussi besoin de gars d’expérience et ton D’jep nous intéresse.

- Y voudra jamais !

- Fais-nous confiance, petit, on les arguments. Je sais pas encore à quoi ressemble la fameuse ferme, mais on a sûrement mieux à lui proposer.

- Pour moi et Céline, c’est pas du flan ?

- Pourquoi j’te raconterais des craques ? Vous êtes les candidats idéals pour nous et on a eu le temps de vérifier tes qualités.

- ok, j’vous emmène à la ferme demain soir. C’est D’jep qui va être surpris quand j’vais lui raconter ça !

- Si tu veux qu’il soit surpris, lui dit rien demain et laissent nous faire le soir à la ferme, ça sera vraiment une surprise !

- Bon d’ac , si tu préfères, je peux en parler à Céline quand même ?

- Bien sùr mon gars va vite lui annoncer la bonne nouvelle ! Conclue Galed.

Il n’a pas fini sa phrase que François est déjà partie presque en courant chercher Céline. Il se tourne alors vers Freaks avec un petit sourire :

- On va enfin pouvoir un peu avancer sur cette affaire…

Et…

Câline s’efforçait de persuader Clio de s’alimenter lorsque les coups ont résonné sur la porte. Tout le monde se fige. Il est entendu que personne ne frappe jamais à la porte en arrivant : on se signal par un sifflet bien particulier. D’jep fini par se lever, récupère son arme et s’approche doucement en faisant signe aux autres de reculer vers le fond de la pièce.

- Et alors, y’a personne la dedans ?

- C’est la voix de Marco, c’est Marco !

Câline se précipite et ouvre la porte sur un Marco hilare et se jette immédiatement dans ces bras.

Même D’jep sourit. Lui et Denis s’approche pour l’accueillir et remarque alors qu’il est accompagné.

D’jep relève le canon de son arme et s’arrête.

- Laisse D’jep, ce sont des amis. Et c’est aussi peut-être un nouveau départ pour nous tous.

Après ces propos quelque peu énigmatiques, Marco, Câline accrochée à lui, s’avance dans la pièce.

- J’ai pas mal de choses à vous raconter ! Alors on ferait mieux de s’installer.

Il s’assied au bout de la table, Câline sur ces genoux et lance: Je vous présente Paul et Liliane. On arrive de « Deuxième chance ». C’est là que nous allons nous installer si ça vous dit !

Les autres estomaqués se taise et Marco commence son récit.

Et…

Marco a fait chercher Mo et Olaf de garde afin que chacun puisse entendre ce qu’il avait à raconter. Ils sont tous un peu sonnés par ce qu’ils apprennent. Seul D’jep reste calme et pose régulièrement des questions auxquelles s’efforce de répondre Marco parfois aidé par Paul ou Liliane.

Soudain la porte s’ouvre !

François dans l’encadrement fixe, étonné, Marco. Derrière lui Galed lance un « Salut tout l’monde ! »

Auquel personne ne répond.

- Putain François ! Qu’est c’que tu fous là ? Et pourquoi t’amènes ces deux gus ici ? Jette D’jep.

Galed est déjà rentré dans la ferme et observe tout le monde attentivement.

- Juste une petite visite. Ça s’fait entre collègues, non ?

Freaks lui reste à l’entrée en jetant des coups d’œil furtifs à l’extérieur. À ce moment, François semble enfin sortir de sa torpeur.

- Marco…

- Parles pas d’Marco dans cette maison ! Coupe immédiatement D’jep. Marco a disparu et Câline le

pleure encore.

- L’a pas l’air si triste que ça dit donc. Interviens Galed.

- Vous êtes pas invités les gars. Reprend D’jep puis désignant Marco il improvise en fixant François.

- Serge et ses potes sont passés nous voir et on voudrait rester entre amis, ok ?

François ne comprend qu’à moitié le message mais commence à reculer vers la porte.

- Mo ! Olaf ! Raccompagnez donc nos « invités ».Pour leur sécurité ! Le regard de D’jep dit tout autre chose en fixant les intrus froidement.

Une fois les autres partis, Grimm se tourne vers D’jep.

- Tu crois qu’ ils ont marché ?

- C’est pas l’style à en rester là ! J’ai l’impression qu’ils ont François bien en main et y risque de lâcher l’truc.

Marco prend la parole.

- Pour couvrir notre départ fallait d’toute façon trouver une solution. Ça va juste accélérer les choses !

- Il nous faut un contact qui reste dans la périf.

C’est Paul qui vient de parler et D’jep le regarde étrangement avant de lâcher :

- Je reste de toute façon, j’crois que j’suis un peu trop vieux pour changer, ça règle ce problème. Pour le reste j’crois qu’une bonne attaque de Krevlafs comme chez les Sorvilles, avec traces de sang et disparition des corps, arrangerait bien notre petite affaire, non ?

- Génial vieux ! S’exclame Marco. Mais faut faire ça dès demain pour ne pas prendre de risque. Tu vas habiter où D’jep ?

- T’inquiète, gamin ! J’ai un vieux pote dans un quartier mixte qui m’hébergera sans problème et puis on trouvera une p’tite place discrète pour notre ami Paul afin d’œuvrer au grand projet.

Marco résume :

- Demain vous allez bosser comme d’hab. Nous, on prépare le départ et la p’tite mise en scène et dès que tu ramènes Denis on prend la route. Toi tu repars en visite chez ton pote et quand tu reviens à la ferme au p’tit matin, tu « découvres » les traces de l’effroyable massacre !

À ce moment là Gaspard qui n’avait rien dit jusqu’à présent se lève et s’avance.

- Je reste aussi Marco, j’ai pas perdu espoir de voir mon p’tit fils. Et pourquoi pas convaincre ma fille de venir là où vous allez ?

- Tout est dit mais tout reste à faire. Conclut D’jep.

Et…

Dès que Mo et Olaf les ont laissé, François interpelle Galed.

- Pourquoi t’as rien dis pour le recrutement ?

- Dis-moi plutôt, ce Serge tu l’avais déjà vu dans l’coin ? Rétorque Galed.

François hésite un peu puis lâche :

- En fait c’est Marco…

Galed s’arrête et se retourne face à François tandis que Freaks se colle presque à son dos.

- Tu sais, p’tit, t’as plus beaucoup de choix. Si tu veux encore jouer ta chance et celle de ta copine, va falloir que tu nous expliques ça en détail…

La peur a choisi pour François qui, baissant les yeux puis la tête, commence à raconter.

Et…

Après avoir déposé très tôt Paul chez son ami Philo dans le quartier mixte « Petit village » D’jep et Denis sont allés récupérer François, Galed et Freaks pour la tournée du jour.

Pendant ce temps, Marco organise le départ avec les autres. Il faut préparer la mise en scène de leur disparition. Gaspard est censé être de garde et avoir réussi à s’enfuir lors de l’attaque des Krevlafs. D’jep le récupérera quand il reviendra de « petit village ».

Clio est comme revenue à la vie depuis qu’elle sait que là-bas chacun peut enfanter sans contrainte. Elle s’affaire aux préparatifs avec entrain.

Câline n’arrête pas de poser des questions à Liliane sur la vie à « deuxième chance ». Tous sont excités et un peu angoissés à l’idée de ce changement radical dans leur vie.

Le soir arrive. D’jep et Denis, après avoir récupéré Fox et Grimm au tube, rentrent à la ferme. C’est enfin le moment du départ. Ils sont rassemblés devant la ferme avec leur sac, l’air embarrassé. D’jep et Gaspard font face au groupe. Après un instant de silence, presque de recueillement, Marco s’avance vers D’jep.

- Vieux ! Tu vas me manquer avec tes histoires d’avant, tu sais ?

- C’est plus l’avant qui compte maintenant ? C’est le tout de suite et l’après.

Marco presque gêné le prend dans ses bras et se serre contre lui.

- Fait gaffe à toi, vieux !

- T’inquiètes petit ! Amènes les tous vers du meilleur.

Les yeux de D’jep brillent de larmes retenues et chacun salut à sa façon les deux qui restent.

Le groupe prend enfin la route, tandis que D’jep remonte dans le Vèb pour aller chez Philo. Gaspard seul devant la porte les regarde s’éloigner et se demande s’il les reverra un jour.

Et…

D’jep est resté chez Philo jusqu’au petit matin. Ils ont fait en sorte que d’autres habitants du quartier le voient. Il est ensuite parti pour « servir toujours » afin d’officiellement alerter de l’attaque simulée des Krevlafs. Gaspard est resté à la ferme en attendant.

D’jep arrive chez François une heure plus tôt que d’habitude.

- Petit, ils ont remis ça, ils avaient dû faire parler Marco !

François ne comprend rien et regarde D’jep hébété. Galed et Freaks sortent derrière lui pour s’informer.

- Comme chez les Sorvilles, traces de sangs, tout mis à l’envers, pas de corps. Sans doute la même bande de Krevlafs. Explique D’jep.

Galed le regarde et calmement questionne.

- Et t’étais où toi ?

- Chez un vieux pote, je suis rentré au matin pour découvrir ça. Putain si j’étais resté, j’aurai p't'être

pu…

François les regarde alternativement semblant perdu. L’avant-veille il a tout expliqué à Galed et ne comprend pas le jeu qu’il joue face à D’jep. Il s’avance pour parler mais sent la main de Freaks serrant brutalement son bras. Il se retourne et voit l’autre lui faire non de la tête. Gardant le silence, il tourne son regard vers le sol pour éviter celui de D’jep. Ce dernier a remarqué le manège et commence à s’inquiéter. Il reprend :

- Faut signaler ça au Centre, les gars. Aller, en voiture !

Ils se dirigent vers le Vèb, embarquent et prennent la direction du Centre urbain. Ils roulent dans un silence oppressant et François jette des coups d’œil sur la nuque de D’jep en se demandant comment tout ça va tourner.

En arrivant, Galed se précipite le premier vers l’interphone d’urgence et annonce :

- Incident dans la périf, code 666, demande de recherche.

D’jep, juste derrière lui, demande.

- C’est quoi c’code, jamais entendu ça.

Derrière lui Freaks a sorti son arme. Dans le même temps une porte s’est ouverte à coté de l’interphone sur un couloir sombre.

Freaks braque son arme sur D’jep et Galed qui s’est retourné fait de même, le fixe droit dans les yeux et lui lance d’un ton dur.

- Va falloir t'expliquer un peu plus le vieux, aller rentre gentiment la d’dans sans faire d’histoire.

François est figé et regarde la scène sans comprendre.

Galed pousse D’jep dans le couloir et la porte se referme derrière eux dans un souffle.

-Ça s’ra pas long, p’tit. T’inquiète. On en saura un peu plus après ça.

Dans le couloir, D’jep avance toujours. Il sent derrière lui Galed avec son arme qui de temps en temps le pousse en avant du bout du canon. Ils arrivent enfin face à une porte qui s’ouvre sur une pièce uniquement occupée par un siège étrange. Galed lui jette.

- Aller l’vieux, installes-toi confortablement.

D’jep s’exécute et immédiatement des liens métalliques se referment sur ses bras, ses jambes et son

cou.

Il sent au-dessus de lui une sorte de casque, sortis du plafond, descendre lentement sur sa tête.

Lorsque le curieux appareil est en place autour de son crâne, il sent une espèce de torpeur l’envahir et perd connaissance.

À l’extérieur Freaks et François attendent depuis bientôt une heure lorsque la porte s’ouvre à nouveau sur Galed, seul. Ce dernier annonce :

- Bon, les gars, y’a pas eu d’attaque de krevlafs. On a mission de suivre la p’tite troupe qu’est partie je n’sais où !

- On prend le Vèb ? Demande Freaks.

Galed montre un circuit imprimé qu’il tient dans la main et répond.

- On devrait récupérer le début de la piste en branchant ça dans l’camion. Aller en route, ils ont sans doute plusieurs heures d’avance.

Ils remontent dans le véhicule et Galed prend la place de pilote, démarre après avoir glissé le circuit dans un logement sous le tableau de bord.

Et…

Gaspard, seul à la ferme, attend des nouvelles. Il contemple nostalgique là où il vit depuis des années, là ou il a trouvé refuge après être devenu Krevlaf. Eve venait de mourir d’une saloperie de maladie foudroyante et l’ensemble du quartier se préparait à « améliorer l’ordinaire ».Presque un soir de fête en quelque sorte… Mais Gaspard n’avait pas pu. L’idée même que celle qui avait été la seule raison d’accepter le monde tel qu’il était, soit servie le soir comme repas lui avait été insupportable.

Alors chargé de sa douleur et du corps de sa femme, il s’était éloigné, seul dans la nuit, sans vraiment savoir ou il allait. Des heures plus tard, au petit jour à vrai dire, il s’était retrouvé à proximité de ruine un peu différente de ce qu’il connaissait. Ce qui restait du bâtiment semblait avoir été construit en pierre de taille et non en béton. Sur un panneau en travers des décombres on devinait encore quelques lettres énigmatiques : LI.RA.RIE !

Il s’était arrêté là et s’était mis à creuser le sol, mut par un élan incontrôlé. Lorsque la fosse fut assez profonde il déposât Eve et l’enseveli finissant par recouvrir la terre avec des grosses pierres de la ruine. Puis épuisé, il resta prostré devant son ouvrage funéraire en pleurs mais sans larmes.

C’est là que D’jep l’avait trouvé. Il s’était approché et il avait entendu sa voix pour la première fois.

-.J’en avais entendu parler mais j’crois que même petit, j’l’avais jamais vu faire !

Gaspard ne s’était même pas retourné.

- J’ai dans l’idée qu’les gars de ton quartier on pas du apprécier et qui s’attendront pas ton retour!

Ce n’était pas une question. Tout D’jep ça ! Jamais de questions, pas besoin, un coup d’œil et la conclusion d’une phrase sibylline et résumant tout.

Il était resté là sans rien dire le temps qu’il fallait, longtemps, puis s’était enfin approché l’avait pris par l’épaule, l’avait fait boire un peu et sans rien dire l’avait ramené à la ferme.

Aux autres, il n’avait rien dit, rien expliqué si ce n’est un : « C’est Gaspard, il va vivre avec nous ! »

Tout le monde l’avait accueilli sans rien lui demander, sans question, sans défiance.Il avait pu se reconstruire une vie, être à nouveau membre de quelque chose : jouer un rôle dans le quotidien d’un groupe.

Ses pensées glissent plus avant dans le passé sa fille et son mari qui ne veulent pas le voir, qui ne veulent pas qu’il voit son petit-fils…

Il ne voit pas dans les décombres, derrière lui, les ombres se déplacer

Il ne voit pas non plus le rayon vert qui lorsqu’il le touche met une fin définitive à ce flot mémoriel.

A « Petit village » l’explosion qui semble venir de la maison de Phil a réveillé tout le monde mais une fois sur place, personne ne comprend ce qui a bien pu se passer et à qui appartient le deuxième

corps démembré que l’on retrouve dans les décombres.

Et…

Le Vèb est arrêté dans la zone désertique aux confins de la périf. Galed est resté dans le véhicule et parle avec quelqu’un par le biais d’un appareil qu’il a connecté aux batteries du véhicule.François et Freaks à l’extérieur se nourrissent en attendant.

- Qu’est c’qu’on est censé faire maintenant ? Demande François

- On suit leur piste et on attend les ordres. Répond Freaks entre deux bouchées.

À ce moment Galed les rejoint.

- On continue à pied avec le transmetteur. La piste est toute fraîche et ils ne se doutent sûrement pas qu’on les suit.

Abandonnant le véhicule ils se mettent tout trois en route dans le brouillard de poussière.

Et…

Cinq jours de route et voilà la troupe à proximité du col qui permet d’accéder à la vallée.

Flag et sa femme Irène marche en se soutenant mutuellement, Marco, câline, Denis et Clio sont devant avec Liliane qui ouvre la marche. Olaf et Mo traînent un peu en arrière soutenus quand nécessaire par Fox ou Grimm.

Piotr, Théo et quelques autres alertés de leur arrivée par la vigie les attendent au col.

- On ne vous attendait pas si tôt. Les accueille Piotr.

Liliane et Marco le mettent au courant des faits qui les ont obligés à décider de leur départ précipité et Piotr semble inquiet.

- J’espère que tout ira bien pour Paul.

Théo s’avance.

- Une nouvelle vallée a été repérée et les membres de la communauté qui vont vivre avec vous sont déjà en route avec du matériel. J’en suis et je dois vous y conduire.

- Un peu de patience. Interviens Piotr. Ils vont déjà prendre un peu de repos cette nuit à « Deuxième chance ». Au fait Il faudra trouver un nom pour la nouvelle vallée !

- Pourquoi pas « Nouvelle étape » ? Propose Câline, soudainement inspirée.

Marco la regarde, regarde Clio et Denis et répond.

- « Renaissance » me paraît plus appropriée. Qu’en pensez-vous ?

- Cela devra être discuté par le Conseil que vous allez former dès votre arrivée là-bas. Mais pour l’instant, il faut se mettre en route la descente est encore longue et vous me semblez tous déjà bien

fatigués. Conclue Piotr les ramenant à la réalité.

Le lendemain matin ils se retrouvent tous dans la maison commune. Théo et Liliane, sont présents ainsi qu’un ancien nommé Hector qui les accueille et se lance dans un long discours.

- Amis, ceux de notre communauté qui vont tenter cette expérience avec vous sont déjà partis avec une trentaine d’autres pour les aider à acheminer le matériel nécessaire à votre installation. Les vingt qui resteront à vos côtés vous transmettront nos codes et nos valeurs. Vous avez mission ensemble de créer dans une autre vallée une extension de « Deuxième chance ». Tous les trois mois une commission d’évaluation vous visitera et, si tout se passe bien, dans un an d’autres nouveaux arrivants sélectionnés par Paul vous rejoindront. Vous avez le droit de former des couples et de procréer. Un Médic fait partie de ceux qui ont décidé de tenter l’aventure avec vous. Il dispose de tout le matériel nécessaire à la pratique de sa science. Ainsi en a décidé le Conseil.

Marco et ses amis, impressionnés de tant de gravité gardent le silence ne sachant comment se comporter. Liliane prend enfin la parole.

- Nos sacs sont près et nous devons partir sans plus tarder. La vallée est à une journée et demie de marche. En avant, amis, pour la renaissance !

En reprenant la proposition de Marco la veille, elle détend l’atmosphère et crée même l’enthousiasme de la troupe et c’est avec entrain que tous sortent du bâtiment pour se préparer au départ.

À l’extérieur, des habitants ont amené les fameux sacs remplis de matériel et de victuailles. Chacun leur souhaite bonne route et dans une ambiance chaleureuse ils ont tôt fait d’être près et s’engagent en direction de l’ouest pour traverser la vallée vers leur destination.

Les observants marchant gaiement, Hector aux côtés de Piotr dit presque en parlant pour lui-même :

- Le début d’une ère nouvelle est souvent aussi la fin d’une ancienne.

Tous deux les regardent jusqu’à qu’ils aient totalement disparu dans le lointain.

Et…

Galed s’arrête brusquement au détour du chemin de montagne, recule et fait signe à Freaks et François de se baisser en gardant le silence. Il s’approche d’eux et leur glisse dans un souffle :

- Il y a un guetteur, j’crois pas qu’y m’ait vu. Il va falloir le contourner sans se faire repérer.

Repartant en sens inverse, il trouve un passage plus escarpé qui semble mener jusqu’à une ligne de crête. Après de nombreuses acrobaties et frôlant sans cesse la chute, ils arrivent finalement après une dernière partie d’escalade à mains nues à un sommet rocheux. Ils aperçoivent la vallée en contrebas.

Freaks siffle doucement entre ses dents :

- Eh ben ça si j’m’attendais !

De là où ils se trouvent on voit l’ensemble de la vallée.

- Qu’est c’que c’est qu’ce truc ? Ajoute François.

- Pt'être bien ta promotion p’tit gars.Répond Galed qui enchaîne.

- La batterie du transmetteur est morte, j’pensais pas qu’ils iraient si loin. Freaks tu vas noter les coordonnés de ce pt’it paradis et on va rejoindre le Vèb pour transmettre de là-bas.

- Mais ça fait trois jours qu’on l'a laissé. Se plaint François.

- Une promo ça s’gagne pas en restant sur son cul, gamin. Aller, on r’descend.

Et…

L’entrain n’est plus le même depuis qu’ils ont repris la route après un encas rapide. Déjà cinq heures de marche depuis le départ et la route après avoir quitté la vallée est devenue sentier puis chemin escarpé. La fatigue commence à se faire sérieusement sentir et Liliane comme Théo ne ralentissent pas le rythme pour autant. Marco finit par accélérer pour les rattraper.

- Les amis, j’comprends que vous soyez impatients, on l’est tout autant. Mais si vous continuez à ce rythme, j’crois qu’on n’arrivera pas tous vivants. Vous avez plus la forme que nous, surtout les anciens !

À ces mots Liliane se retournent observe la mine décomposée de Mo, le tain cireux d’Irène, sans parler du visage écarlate et transpirant de Flag.

- Marco a raison. Dit elle. S’adressant à Théo. On va les claquer si on continue comme ça. Aller, pose pour tout le monde mais pas trop longtemps ! Faut pas se refroidir trop !

Chacun s’affaisse presque sur place en soufflant de soulagement. Denis passe un peu d’eau sur le visage de Clio sans manquer de l’embrasser furtivement au passage. Marco, rejoint par Câline s’assied à coté de Liliane.

Câline interroge.

- Dis-moi Liliane. Quelles sont ses codes et valeurs dont a parler Hector ce matin ?

- Les règles de vie que chacun doit respecter pour qu’une communauté puisse se développer dans la sérénité et le respect mutuel. Rien de bien compliqué en fait et puis tu sais, nous allons former notre propre Conseil, alors….

- C’est quoi ce fameux Conseil ?

- Ce qui permet de prendre des décisions sereinement et partagées par tous.

Elle entreprend alors de lui expliquer le système des parlants et des commissions. Quand elle en a fini, Câline garde un instant le silence pensive, puis demande.

- Mais ça doit être très long tous ça ! Et s’il y avait quelque chose de grave qui se passe comme une attaque de Krevlafs ou je n’sais quoi ? Vous n’avez pas de système pour les urgences ?

Liliane est surprise et après un instant de réflexion lui répond enfin.

- Nous n’en avons jamais eu besoin, tu sais, et avant de vous connaître nous ne connaissions ni les Krevlafs ni même la notion d’attaque.

Théo les interrompt.

- Bon, les amis, si on veut pas être dans un mauvais chemin pour la nuit, il faut s’bouger.

Chacun se relève de plus ou moins bonne grâce et tous reprennent courageusement la route.Le ciel est déjà très sombre lorsqu'ils arrivent à un énième col. Liliane et Théo, toujours en tête, stoppent et déposent leurs sacs au grand soulagement des autres. Au milieu du passage, un tumulus signale que c’est bien la bonne route. Théo disperse les pierres comme chaque fois qu’ils ont croisé ces signes. Il explique à Marco qu’il doit, par sécurité, ne laisser aucun signe qui puisse indiquer le chemin de la nouvelle vallée, « décision du Conseil ! ». À « deuxième chance » il y a des guides qui connaissent la route pour amener la commission d’évaluation dans trois mois.

Chacun prépare le campement pour la nuit et s’installe.

Rassemblés en cercle pour manger, la plupart sont trop fatigués pour parler. Clio trouve quand même la force d’interroger Théo :

- Qui sont ceux qui ont décidé de s’installer avec nous ?

- Oh les motivations sont multiples. Les plus jeunes avec leur envie d’échapper au quotidien et au poids du passé ; d’autres comme Liliane, poussés par le désir de découvrir.

- Vous ne connaissez pas grand-chose de nous en fait. Intervient Fox.

- Le meilleur moyen de se découvrir est de partager au quotidien. Répond Liliane en lui souriant.

Fox rougit légèrement, ce qui n’échappe pas à Câline qui s’en amuse. Il reprend.

- Mais comment vous nous voyez ?

- Je ne peux pas parler pour tous mais il me semble que vous représentez à la fois la chance de changement que certains d’entre nous attendaient depuis longtemps et aussi l’angoisse de perdre quelque chose sans savoir vraiment ce que c’est.

Fox se frotte la tête ne sachant pas si les paroles de Liliane sont rassurantes ou pas. Il conclu l’échange.

-En tout cas, moi, vous m’faites plutôt vachement bonne impression.

Les autres éclatent de rire en se disant que derrière ce « vous » il y a surtout Liliane.

Tout le monde se couche enfin, certains s’endormant immédiatement. Marco et Câline se sont retirés un peu à l’écart. Couchés sur le côté, face à face se tenant par les mains, ils se regardent tendrement.

- C’est un bel endroit pour penser à l’avenir.

Dit Câline dans un souffle.

- Surtout, maintenant qu’il y a un avenir.

Répond Marco qui l’embrasse en se serrant contre elle.

Et…

François éreinté par la marche forcée qu’a imposée Galed pour le retour aperçoit enfin avec soulagement le Vèb. Galed déverrouille le véhicule, en sort des réserves de PPNs qu’il jette rapidement aux deux autres et remonte en lançant.

- J’établis tout de suite la liaison, mangez un bout rapide il est possible qu’il faille partir rapidement.

Quelques minutes plus tard, il se penche par la portière.

- On embarque ! Retour direct au Centre.

Freaks est déjà sur ces pieds et se précipite. François à contre cœur interrompt son repas pour suivre le mouvement.

Galed a roulé à tombeau ouvert tout au long de la route et quand ils arrivent enfin au Centre, François est presque malade à force d’avoir été secoué. Ils se garent devant le sas et descendent du Vèb. À leur approche, le sas s’ouvre tout seul au grand étonnement de François. Les trois hommes s’engouffrent dans le couloir qui est apparus. Quelques mètres plus loin ils arrivent dans la pièce au siège étrange où ils avaient emmené D’jep. Galed et Freaks se sont effacés pour laisser passer François en premier. Une arme est apparue dans la main de Freaks.

- Aller p’tit ! On s’assoit tranquillement.

François s’exécute sans sembler vraiment comprendre ce qui se passe.

Les liens automatiques du siège se mettent en place, l’immobilisant. Il est terrifié et aucun mot n’arrive à sortir de ses lèvres desséchées.

Galed s’approche doucement avec un petit sourire en coin.

- Je ne te dois aucune explication, mais avant que « l’inquisiteur » ne te vide le cerveau et, pour mon plaisir, je vais t’expliquer deux ou trois trucs marrants.

François pleure maintenant à chaudes larmes et a uriné dans son pantalon. Freaks se pince le nez et lui jette un regard de mépris en sortant de la pièce. François sait qu’il va mourir comme D’jep est sans doute mort quelques jours plus tôt. Galed reprend.

- Freaks et moi sommes cadres, service de surveillance des sous castes. C’est comme ça qu’on vous appelle, employés, serveurs ou bien Krevlafs. Des pions au service de notre bien-être. Il n’y a et n’y aura jamais aucune promotion possible dans les sous castes. Cela désorganiserait le système. Dès que vous avez signalé la disparition de deux hommes en même temps dans une équipe qui avait toujours bien fonctionné, tout s’est déclenché. Surtout avec un corps disparu, des serveurs qui ne vivent pas dans un quartier... T’admettras que ça faisait beaucoup. Tu nous as beaucoup aidé p’tit et on pensait pas tombé sur un aussi gros coup. Tu vois, y’aura quand même une promotion dans cette

histoire, pour Freaks et moi. Tu étais mort depuis le début. Allez, maintenant je te laisse à tes remords.

Sur ces derniers mots il éclate de rire et François en voyant le casque qui descend sur lui du plafond

l’entend se dire à lui-même en sortant de la pièce :

- Remord, ah putain elle est trop bonne celle là ! Re-mort !

Et…

Piotr est parti tôt ce matin pour rejoindre l’extrémité nord de la vallée. Tout au long du chemin il pense aux nouveaux fondateurs, c’est comme ça qu’on les nomme à « Deuxième chance ». Ils ont pris cette même route il y a presque vingt jours maintenant. Il espère que tout se passe bien là-bas. Il pense aussi à Paul qui devrait revenir bientôt de la Périf. Il doit s’occuper d’un membre de la communauté victime d’un accident sur un chantier de bûcheronnage à flanc de montagne.

Lorsqu’il arrive sur place, tous dans le camp sont heureux de l’accueillir et on l’amène aussitôt auprès du blessé. Lors du sciage d’un arbre en partie déraciné qui s’est redressé brutalement, il a été embarqué par le pied et projeté en l’air. Après l’avoir soigneusement examiné il conclue qu’outre quelques contusions sans gravité, l’homme n’a qu’une cheville fracturée. Piotr réduit la fracture et pose une attelle.

Son office accompli on lui propose de partager le repas avant de reprendre la route, ce qu’il accepte avec plaisir. Installés en cercle alors qu’ils échangent des nouvelles, ils entendent brusquement des détonations métalliques suivies de grondements qui s’amplifient.

- Qu’est-ce-que c’est qu'ce raffut ? Dit Jack, l’homme soigné par Piotr.

- On dirait que ça vient de la vallée. S’inquiète ce dernier.

- Je grimpe voir ! Lance l’un de leurs compagnons.

Les arbres de cette forêt culminent à plus de vingt cinq mètres et permettent de voir la vallée.

Malgré des années d’entraînement il lui faut quand même quelques minutes pour atteindre la cime.

Les autres, en bas, attendent inquiets, puis l’entendent crier.

- Tout brûle, tout est en feu !

Tous se précipitent à leur tour vers les arbres, y compris Piotr, pour comprendre de leurs yeux, la catastrophe qu’ils pressentent. Même le blessé avec son attelle commence l’ascension.

Piotr accélère, motivé par les cris qu’il entend chaque fois qu’un homme arrive au sommet.

- Les maisons !

- Les champs !

- La maison commune !

- Mais c’est quoi ces trucs dans le ciel ?

Piotr enfin arrivé voit à son tour. Tous les bâtiments sont en flamme ainsi que la plupart des champs et des bois alentours. Quatre étranges objets volent dans le ciel. Ils sont cylindriques et semblent en métal. De chacun d’eux partent avec régularité des rayons bleu clair qui chaque fois qu’ils touchent quelque chose l’enflamment.En observant mieux ils voient que les rayons ne visent pas seulement la végétation et les bâtiments.

Les hommes et les femmes de « deuxième chances » sont massacrés impitoyablement et systématiquement. Il constate, impuissant. Ses amis, sa famille, tous courant affolés et anéantis par ces rayons de mort. Un bruit bizarre résonne plus près de lui et il s’aperçoit que c’est le grincement de ses dents qu’il serre violemment.

Après un quart d’heure de ce spectacle, plus personne ne parle dans les arbres. Piotr remarque que les « massacreurs célestes » commencent à s’éloigner du centre de la vallée en cercle concentrique de plus en plus large. Il se secoue.

- Il faut partir et vite ! Ils fouillent toute la vallée pour ne laisser aucun survivant.

- Mais partir où ? Demande une voix.

- Il ne reste qu’un endroit : La nouvelle communauté ! Il ne faudra laisser aucune trace qui permette de nous suivre. Allez vite, tout le monde en bas.

Chacun s’exécute et commence à plier, ranger ce qui peut être emmené et enterrer, camoufler le reste.

Une demi-heure plus tard le groupe est prêt à partir lorsque l’un d’eux demande à Piotr.

- Et les autres ?

- Vous avez tous vu comme moi. Il n’y aura pas de survivants. En avant !

Tous savent que Piotr a raison et ils entament la montée en silence.

Et…

Depuis qu’ils sont arrivés dans la vallée le travail n’a pas manqué. Préparer les premiers champs, abattre des arbres pour la construction des maisons, …

La vallée est merveilleuse. Une rivière coule au centre sortant du flanc nord de la montagne en cascade. Des bois en grand nombre et des surfaces cultivables presque parfaitement plates.

Les postes sont répartis en roulement de trois jours sur un chantier suivi d’une demi-journée de repos et une demi-journée de garde. Aujourd’hui, Marco est de garde. Il s’est installé sur un piton rocheux au-dessus du col d’accès à « renaissance ». C’est ainsi que l’ensemble des membres de la communauté a fini par se décider à baptiser le lieu. Il peut en quelques mètres avoir une vue parfaite sur le flanc extérieur de la montagne et signaler si besoin est tout incident au guetteur d’en bas. Il a emmené pour ça des fanions dont Théo lui a expliqué l’utilisation.

Depuis leur arrivée il a eu peu de temps pour réfléchir tranquillement et profite de ses gardes solitaires pour mesurer l’ampleur des changements dans sa vie. Il pense aussi au vieux D’jep et à Paul qui lui a fait confiance et leur donner la chance d’être ici. Même la mort de Fred a un côté positif puisqu'elle a tout déclenché. Il s’en veut un peu de penser cela mais passe vite à une autre réflexion tant il se sent heureux et épanoui.

La vie de la périf paraît si loin et c’est seulement en repensant à quelques-uns qui mériteraient de les rejoindre qu’il se l’évoque. Il chasse cette pensée de son esprit et se dit que D’jep et Paul sauront faire de bon choix.

Un mouvement beaucoup plus bas dans les rochers vient d’attirer son regard et il se concentre pour mieux observer. Il se munit des lunettes de vue lointaine que lui a transmit le garde précédent.

Un groupe d’hommes et de femmes, une vingtaine, monte le long du chemin. En regardant plus attentivement il reconnaît Piotr à leur tête et s’empresse de signaler cette arrivée en bas. Descendu de son perchoir, il décide d’aller à leur rencontre.

Quand Piotr l’aperçoit il lui fait signe de la main et s’arrête. Ils ont tous l’air exténués comme après une marche forcée et pas vraiment souriants.

- Piotr ! Heureux de te voir Ami ! Mais nous n’attendions personne avant au moins deux mois.

- Nous ne nous attendions pas à être obligés de venir non plus Marco.

Le ton est grave et les visages des autres derrière lui sont marqués par autres choses que simplement

de la fatigue, fut elle intense.

- Qu’est c’qui s’passe ? Tu m’inquiètes et pourquoi ces mines sombres mes amis ?

- Un grand malheur, Marco, un grand malheur. « Deuxième chance » a été totalement détruite ainsi que ses habitants. Nous ne savons ni par qui, ni pourquoi. Nous avons fui immédiatement et tu as devant toi les seuls survivants de la communauté.

Marco est abasourdi. Il prend les mains de Piotr dans les siennes et les serrant, balbutie :

- « Deuxième chance » détruite ? Les seuls survivants ? Et Paul ? Et D’jep ? Mais que c’est il passé ?

Piotr le regarde intensément et tente de lui répondre d’une voix apaisante.

- Des engins aériens qui lançaient des rayons enflammant tout sur le passage, un vrai carnage. Quand à Paul, quand c’est arrivé, nous n’avions toujours pas eu de nouvelle.

- Il faut repartir là-bas, aller voir, comprendre…

Marco s’affole, lâche les mains de Piotr puis lui reprend, voit les regards vides des hommes et des femmes du groupe.

- Il faut informer tous les membres de la nouvelle vallée au plus vite. Nous ne sommes plus en sécurité. Emmène-nous Marco.

Marco reprend son calme acquiesce de la tête et commence à leur ouvrir la route.

En bas, alertés par le message de Marco, les autres se sont rassemblé à l’entrée de la vallée et découvrent à leur tour l’aspect des réfugiés.

Piotr prend tout de suite la parole.

- Je dois parler à tous le plus rapidement possible. L’heure est grave et notre temps peut être compté,

« Deuxième chance » n’existe plus et votre vallée est en danger !

Tous se mettent à poser des questions en même temps et Marco a bien du mal à ramener le calme. Il propose d’avertir tout le monde afin de se rassembler au centre de la vallée, un terrain déjà défriché pour la construction de la future Maison commune. Il demande à d’autres de décharger les arrivants de leurs sacs et de chercher de quoi les restaurer.

Chacun rejoint peu à peu l’emplacement indiqué remarquant sans comprendre les visages sombres des visiteurs. Certains repérant d’anciennes connaissances s’approchent pour les saluer, demander des nouvelles de la famille, des amis. Ils n’obtiennent que des silences et des yeux qui se baissent vers le sol. Étonnés ils s’installent dans le cercle qui se forme peu à peu. Quand tout le monde est enfin là, Piotr prend la parole et raconte. Au fur et à mesure de son récit les mines s’allongent, des yeux qui brillent d’abord s’emplissent de larmes : Tous sont choqués.

Il conclut enfin.

- Je pense que nous ne sommes pas à l’abri ici. Je sais que vous avez travaillez dur, mais nous sommes encore trop proches de ceux qui ont commis ce crime.

Fidel un membre de « Renaissance » se lève.

- Les seuls à connaître notre existence sont dans la périf ! C’est ceux de la périf qui ont fait ça !

- Je n’ai jamais vu d’engin de cette sorte là bas ! Rétorque Fox.

Liliane, assise à ses côtés, renchérit.

- Si nos nouveaux compagnons avaient eu vent d’un tel danger ils nous l’auraient dit !

Piotr reprend la parole apaisant.

- L’heure n’est pas aux querelles, Amis. Tous ici présent, nous sommes les derniers survivants d’un choix de vie. Le temps viendra de chercher qui et pourquoi mais l’urgence doit être de mettre en sécurité ce qui reste de la communauté. Je propose que des groupes de six se forment pour échanger sur la conduite à tenir puis nous décideront en plénière.

- Tu parles de sécurité et tu proposes de longues palabres !

Marco s’est dressé au centre du cercle.

- Il est clair pour tous que le danger est réel et proche. Il faut décider immédiatement et partir au plus vite afin de chercher une autre vallée plus éloignée. Qui est pour ?

Il a presque crié ses derniers mots et c’est par des cris que tous lui répondent. La décision est prise et l’unanimité ne fait pas de doute. Même Piotr, heurté par la forme dans un premier temps, se rallie très vite à la proposition. Nous prendrons la route dès le lendemain après que les réfugiés aient pu se reposer.

Le reste de la journée est consacré aux préparatifs. Tout ce qui peut être emmené le sera, le reste sera détruit, enterré, camouflé au mieux. C’est avec désespoir et rage qu’ils démolissent ce qui était synonyme d’espoir pour eux.

Marco est partout, consolant ici, rassurant là, et à la fin de la journée s’est épuisé qu’il rejoint Câline pour prendre, lui aussi, un peu de repos.

- Tu crois qu’on va s’en sortir, Marco ?

- Comme dirait D’jep, on ne peut le savoir qu’en essayant.

Après l’avoir embrassé il s’endort comme une masse.

Le lendemain à l’aube toute la communauté est rassemblée prête au départ. Chacun semble attendre quelque chose et Marco finit par s’avancer.

- Théo lors de ses excursions a repéré un passage vers l’ouest. Je propose d’essayer cette piste. De toute façon nous avons peu de choix. Nous trouverons une vallée accueillante, nous bâtirons des maisons plus solides pour nous abriter et abriter nos enfants. Ensuite nous reviendrons pour comprendre et apprendre comment nous défendre. « Renaissance » n’existe plus mais je propose d’appeler notre prochaine cité « Résistance ».

Chacun marque son approbation et la troupe se prépare pour se mettre en marche.

Marco remarque Câline un peu plus loin qui s’était éloignée pendant son discours. Elle lui paraît un peu pâle. Il s’approche inquiet.

- Ça va, ma douce ?

- Rien de grave, juste quelques nausées.

- Ça va aller pour la route ?

- Marco ! Tu ne comprends pas, des nausées…

- Tu veux dire que…

- Oui.

Marco l’embrasse et c'est elle qui prend la tête du groupe juste derrière Théo.

Une longue marche commence pour encore un peu plus...

s’éloigner du Centre.

FIN

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